La Forêt et le Bûcheron

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Un Bucheron venoit de rompre ou d’égarer Le bois dont il avoit emmanché sa coignée. Cette perte ne put si-tôt se reparer Que la Forest n’en fût quelque-temps épargnée. L’Homme enfin la prie humblement De lui laisser tout doucement Emporter une unique branche Afin de faire un autre manche. Il iroit emploïer ailleurs son gagne pain : Il laisseroit debout maint Chêne et maint Sapin Dont chacun respectoit la vieillesse et les charmes. L’innocente Forest lui fournit d’autres armes. Elle en eut du regret. Il emmanche son fer. Le miserable ne s’en sert Qu’à dépoüiller sa bien-faitrice De ses principaux ornemens. Elle gémit à tous momens. Son propre don fait son supplice. Voilà le train du Monde, et de ses Sectateurs. On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d’en parler : mais que de doux ombrages Soient exposez à ces outrages, Qui ne se plaindroit là-dessus ! Helas ? j’ai beau crier, et me rendre incommode ; L’ingratitude et les abus N’en seront pas moins à la mode.