Épitaphe de François Rabelais
Pierre de Ronsard
Le Bocage — 1554
Si d'un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose,
Et si la génération
Se fait de la corruption,
Une vigne prendra naissance
De l'estomac et de la panse
Du bon Rabelais, qui buvait
Toujours ce pendant qu'il vivait
La fosse de sa grande gueule
Eût plus bu de vin toute seule
(L'épuisant du nez en deus cous)
Qu'un porc ne hume de lait doux,
Qu'Iris de fleuves, ne qu'encore
De vagues le rivage more.
Jamais le Soleil ne l'a vu
s Tant fût-il matin, qu'il n'eut bu,
Et jamais au soir la nuit noire
Tant fut tard, ne l'a vu sans boire.
Car, altéré, sans nul séjour
Le galant buvait nuit et jour.
Mais quand l'ardente Canicule
Ramenait la saison qui brûle,
Demi-nus se troussait les bras,
Et se couchait tout plat à bas
Sur la jonchée, entre les taces :
Et parmi des écuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Allait dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en sa fange
Puis ivre chantait la louange
De son ami le bon Bacus,
Comme sous lui furent vaincus
Les Thebains, et comme sa mère
Trop chaudement reçut son père,
Qui en lieu de faire cela
Las ! toute vive la brûla.
Il chantait la grande massue,
Et la jument de Gargantüe,
Son fils Panurge, et les païs
Des Papimanes ébaïs :
Et chantait les Iles Hieres
Et frère Jan des automnières,
Et d'Episteme les combats :
Mais la mort qui ne buvait pas
Tira le buveur de ce monde,
Et ores le fait boire en l'onde
Qui fuit trouble dans le giron
Du large fleuve d'Acheron.
Or toi quiconque sois qui passes
Sur sa fosse repens des taces,
Repens du bril, et des flacons,
Des cervelas et des jambons,
Car si encor dessous la lame
Quelque sentiment a son ame,
Il les aime mieux que les Lis,
Tant soient ils fraîchement cueillis.