L’enfance maîtresse

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Au mal : Ah dit-il au plus bas du ciel de sa mémoire Je suis venu au monde pour ne pas vieillir Jeunesse m’a suffi je n’attendais rien d’autre Je vivais de lumière et je n’y pensais pas Or la lumière se dérobe et je le sais Je glissais ma caresse ignorante à main nue Parmi la floraison de la chair innocente J’avais l’estime des fronts purs des yeux fièvreux Je conquérais j’étais conquis et j’en pleurais Aujourd’hui j’ai conscience de mes illusions Sur le seuil de l’amour je n’avais que vacances Et sur la table immense de la vie heureuse J’accordais les saisons d’une seule mesure Les formes du plaisir limitaient mes pensées Le lieu de ma jeunesse m’est inaccessible J’étais jeune la pluie arrosait mes jardins La fumée du soleil enivrait mon sommeil J’étais jeune je jouais comme un rire respire J’avais pour le présent la passion des naïfs Je ne suis plus le même l’ombre m’a gagné Non je ne tenais pas à devenir un homme Mes mouvements d’espoir étaient involontaires Aujourd’hui l’avenir ne naît plus dans mon cœur Je calcule demain à partir de ma mort. Au bien : Du premier jour où la bonté Reprend le pas retrouve terre Aux jours généreux des victoires Se définit ma volonté Du jour où se lève l’orgueil Aux jours où j’ai envie d’en rire Tout se corrige se transforme Je prends les proportions d’un homme Il y a des baisers pour tous Et chaque bouche dit merci L’enfant à l’homme sert de guide Pour le partage des plaisirs Quand l’été meurt l’hiver s’exerce À gaver l’aube de promesses Force et faiblesse n’ont qu’un sexe L’écume de la vie est vierge Et le temps passe et l’avenir Fixe et prolonge mes désirs.