le mulet

Francis Jammes

Le Tombeau de Jean de La Fontaine — 1921

Si l’on veut savamment dessiner le portrait D’un animal ou d’un homme, Il faut y mettre ce trait Qui distingue chacun, prince ou bête de somme, D’avec tout autre vivant : Sinon, c’est un portrait qui n’est fait que de vent. C’est le vide que je trouve Dans ton mulet. Je le prouve. Que tu m’eusses placé dans quelque âpre sentier Muletier De Manche ou d’Estramadure En me donnant pour monture À la brune Carmen dont s’orne la figure De la fleur du grenadier, Rien de plus naturel : je vis de contrebande Dans la montagne et la lande. Passe pour la farine ! encor que tout porteur Du moulin ouvre la porte. Mais, que Mercure m’emporte ! Transformer ma personne en pauvre percepteur Victime de sa gabelle Est chose bien irréelle ! Ceci pourtant n’est que fin Auprès du trait de la fin, De cette lourde ineptie Qui, pour me mettre en valeur Et me prêter de la vie, Veut que j’expose à tous ma généalogie. À la place de l’auteur, Au lieu de barbouiller comme lui sans vergogne, Je me fusse entêté longtemps à la besogne.