Rêverie, le soir

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Un attelage est arrêté Dans la rue, où le soir d’été, Avec ses longs cris d’hirondelles, Aiguise ses légers couteaux Sur le cœur, la chair et les os Qui souffrent de langueur mortelle… — Le pied du cheval ennuyé, Que la solitude nargua, Fait un clapotement brouillé Dans le vide et dans la tiédeur De la rue, où traîne une odeur De poussière et de seringa. — L’azur est de chaleur voilé. C’est un de ces soirs dont le calme Oppresse l’esprit désolé, Immobile comme une palme. Et je ne sais quoi d’immolé Fait qu’en nous plus rien ne résiste À la faiblesse d’être triste ; Ô langueur du cœur et des mains ! — Et je songe, parmi ce dolent examen, À l’enfance joyeuse où tout est lendemain, À cette certitude exacte et sans limite D’être un hôte espéré, que tout l’espace invite, Qui met, en respirant, le monde dans son cœur ! Je songe à la maison de campagne, amicale, Dont les corridors sont des méandres d’odeurs. Je songe à la gaîté d’une chambre en percale, À cet éclatement de bonheur au réveil ! Aux rideaux contenant le poids d’or du soleil. Je songe, en ce soir triste où j’ai l’âme épuisée, Au jardin qui rejoint l’enfant par la croisée, À cette immensité de soi-même, pourtant Modeste, où l’on se sent le serviteur content D’un Destin vague encor, mais radieux et sage, Dont nos gestes fervents vont former le visage…