La Tête et la Queue du Serpent

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Le serpent a deux parties Du genre humain ennemies, Tête et queue ; et toutes deux Ont acquis un nom fameux Auprès des Parques cruelles : Si bien qu’autrefois entre elles Il survint de grands débats Pour le pas, La tête avait toujours marché devant la queue. La queue au ciel se plaignit, Et lui dit : Je fais mainte et mainte lieue Comme il plaît à celle-ci : Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ? Je suis son humble servante. On m’a faite, Dieu merci, Sa sœur et non sa suivante. Toutes deux de même sang, Traitez-nous de même sorte : Aussi bien qu’elle je porte Un poison prompt et puissant. Enfin, voilà ma requête : C’est à vous de commander Qu’on me laisse précéder, À mon tour, ma sœur la tête. Je la conduirai si bien Qu’on ne se plaindra de rien. Le ciel eut pour ces vœux une bonté cruelle. Souvent sa complaisance a de méchants effets. Il devrait être sourd aux aveugles souhaits. Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle, Qui ne voyait, au grand jour, Pas plus clair que dans un four, Donnait tantôt contre un marbre, Contre un passant, contre un arbre : Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur. Malheureux les États tombés dans son erreur !