Chanson de fou (Vous aurez beau crier contre la terre)

Émile Verhaeren

Les Villes tentaculaires, précédées des Campagnes hallucinées — 1895

Vous aurez beau crier contre la terre, La bouche dans le fossé, Jamais aucun des trépassés Ne répondra à vos clameurs amères. Ils sont bien morts, les morts, Ceux qui firent jadis la campagne féconde ; Ils font l’immense entassement de morts Qui pourrissent, aux quatre coins du monde, Les morts. Alors Les champs étaient maîtres des villes Le même esprit servile Ployait partout les fronts et les échines, Et nul encor ne pouvait voir Dressés, au fond du soir, Les bras hagards et formidables des machines. Vous aurez beau crier contre la terre, La bouche dans le fossé : Ceux qui jadis étaient les trépassés Sont aujourd’hui, jusqu’au fond de la terre, Les morts.