La Chambre

Maurice Rollinat

Les Névroses — 1883

Ma chambre est pareille à mon âme, Comme la mort l’est au sommeil : Au fond de l’âtre, pas de flamme À la vitre, pas de soleil ! Les murailles sont recouvertes D’un lamentable papier gris Où l’ombre des persiennes vertes Met des taches de vert-de-gris. Au-dessus de mon chevet sombre Pend un Christ à l’air ingénu, Qui semble s’enfoncer dans l’ombre Pour ne pas se montrer si nu. Compagnon de ma destinée, Un crâne brisé, lisse et roux, Du haut de l’humble cheminée Me regarde avec ses deux trous. Des rideaux lourds et très antiques Se crispent sur le lit profond ; De longs insectes fantastiques Dansent et rampent au plafond. Quand l’heure sonne à ma pendule, Elle fait un bruit alarmant ; Chaque vibration ondule Et se prolonge étrangement. L’ange de mes amours funèbres, Porte toujours un domino, Et chaque nuit, dans les ténèbres, Va sangloter au piano. Meubles, tableaux, fleurs, livres même, Tout sent l’enfer et le poison, Et, comme un drap, l’horreur qui m’aime Enveloppe cette prison. Triste chambre où l’ennui qui raille Veille à mes côtés nuit et jour, J’écris ces vers sur ta muraille, Et je bénis ton noir séjour ; Car le torrent aime le gouffre, Et le hibou, l’obscurité ; Car tu plais à mon cœur qui souffre Par ton affreuse identité !