L’Amour et la Folie
Jean de La Fontaine
Fables — 1694
Tout est mystere dans l’Amour,
Ses Fléches, son Carquois, son Flambeau, son Enfance.
Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour,
Que d’épuiser cette Science.
Je ne pretends donc point tout expliquer ici.
Mon but est seulement de dire à ma maniere
Comment l’Aveugle que voici
(C’est un Dieu) comment, dis-je, il perdit la lumiere :
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien.
J’en fais juge un Amant, et ne décide rien.
La Folie et l’Amour joüoient un jour ensemble.
Celui-ci n’étoit pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble
Là dessus le Conseil des Dieux.
L’autre n’eut pas la patience.
Elle lui donne un coup si furieux
Qu’il en perd la clarté des Cieux.
Venus en demande vengeance.
Femme et mere il suffit pour juger de ses cris :
Les Dieux en furent étourdis,
Et Jupiter, et Némesis,
Et les Juges d’Enfer, enfin toute la bande.
Elle representa l’énormité du cas.
Son fils sans un bâton ne pouvoit faire un pas.
Nulle peine n’étoit pour ce crime assez grande.
Le dommage devoit être aussi réparé.
Quand on eut bien consideré
L’interêt du Public, celui de la Partie,
Le Resultat enfin de la suprême Cour
Fut de condamner la Folie
À servir de guide à l’Amour.