Ode marine

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

J’entends la mer Murmurer au loin quand le vent, Entre les pins, souvent, Porte son bruit raque et amer Qui s’assourdit, roucoule ou siffle, à travers, Les pins rouges sur le ciel clair… Parfois Sa sinueuse, sa souple voix Semble ramper à l’oreille, puis recule Plus basse au fond du crépuscule Et puis se tait pendant des jours Comme endormie Avec le vent Et je l’oublie… Mais un matin elle reprend Avec la houle et la marée, Plus haute, plus désespérée, Et je l’entends. C’est un bruit d’eau qui souffre et gronde et se lamente Derrière les arbres sans qu’on la voie, Calmée ou écumante Selon que le couchant saigne ou rougeoie, Se meurt ardent ou s’éteint tiède… Sans ce grand murmure qui croît ou cesse Et roule ou berce Mes heures, chacune, et mes pensées, Sans lui, cette terre crue Et crevassée Que çà et là renfle et bossue Un tertre jaune où poussent roses De rares fleurs chétives qui penchent, Sans lui, ce lieu âpre et morose D’où je ne vois qu’un horizon pauvre De solitude et de silence Serait trop triste à ma pensée Car je suis seul, vois-tu. Toute la Vie M’appelle à son passé encor qui rit et crie Par mille bouches éloquentes Derrière moi, là-bas, les mains tendues, Debout et nue ; Et moi, couché Sur la terre durcie à mes ongles en sang, Je n’ai pour y sculpter mon rêve frémissant Et le rendre éternel en sa forme fragile Qu’un peu d’argile, Rien d’autre Pour façonner mes médailles mélodieuses Où je sais dans la glaise ocreuse Faire, visage d’ombre ou profil de clarté, Sourire la Douleur et pleurer la Beauté… Mais dans mon âme au loin l’amour gronde ou roucoule Comme la mer, là-bas, derrière les pins rouges.