Si tu m'avais aimée

Émilie Arnal

La Maison de granit — 1910

Que nous serions heureux si tu m’avais aimée ! La terre de granit aux bruyères en fleurs, La montagne sauvage et de miel embaumée Abriteraient un jour nos splendides bonheurs. Puis à l’heure divine où la mélancolie Pose un voile d’argent sur les soirs les plus beaux, Sous le ciel langoureux de la brune Italie Nous errerions ensemble à l’ombre des tombeaux. Nous nous enchanterions de la splendeur du monde ; Nos regards éblouis et longtemps enlacés Garderaient pour toujours une empreinte profonde De l’évocation des grands siècles passés. Et nos cœurs, enivrés par le charme des choses, Sauraient enfin le prix de nos rapides jours ; La fragile beauté des plus fragiles roses Aurait plus de valeur pour fleurir nos amours. La douleur ne serait qu’une pâle étrangère Dans la maison paisible où nous vivrions unis ; Toute peine avec moi te paraîtrait légère, Tous tes travaux seraient faciles et bénis. La fraîcheur de ma lèvre à ta tempe appuyée Dans tes membres lassés mettrait tant de douceur Qu’une larme d’orgueil, aussitôt essuyée Par mes doigts caressants, guérirait ta langueur. Et quand viendrait la nuit, l’automne, le silence, Nous nous avancerions, l’un à l’autre enchaîné, Au-devant de la mort, avec la joie immense Du bonheur qu’ici-bas nous nous serions donné.