Lueur à l’horizon

Victor Hugo

Les Quatre Vents de l’esprit — 1881

Je songe. Un clair rayon luit sur le flot sonore ; Le phare dit : C’est l’aube, et souffle son flambeau. Je voudrais bien savoir les choses que j’ignore Et quelle est la blancheur qu’on voit dans le tombeau. L’âme fuit-elle, auprès du Dieu qui la convie, Loin de ce corps glacé qui jadis remuait ? Quelle est cette lueur qu’au delà de la vie On aperçoit au fond de l’infini muet ? Aurons-nous la figure effrayante de l’ombre ? Pourra-t-on dans la tombe encor nous appeler ? Deviendrons-nous des voix qu’à travers ce mur sombre On entendra parler ? Comme les passereaux, comme les hirondelles, L’homme ira-t-il chercher l’azur limpide et clair ? Nous envolerons-nous et prendrons-nous des ailes ? Passerons-nous la mort comme ils passent la mer ? Tout parle et tout s’émeut. Le bois profond tressaille ; Le bœuf reprend son joug et l’âme sa douleur ; Le matin, froid et bleu derrière la broussaille, Ferme l’œil de l’étoile, ouvre l’œil de la fleur. La vie avec ses biens, ses amours et ses gloires, Vaut-elle la nuée errante dans les cieux ?… Que me voulez-vous donc, oiseaux des branches noires, Chanteurs mystérieux ? Je ne sais pas pourquoi je m’obstine à ces rêves. Seigneur, le laboureur creuse le sol béant, Le pêcheur va traînant son filet sur les grèves ; Moi, je creuse la nuit, je traîne le néant ! Dieu, nous t’interrogeons, et mieux vaudrait nous taire. À quoi bon nos efforts, nos doutes, nos combats ? Pourquoi sonder l’abîme ? Attendons. Le mystère Vit en paix côte à côte avec l’homme ici-bas. Le marin, ce jouet du sort, du vent, de l’onde, Qui siffle en levant l’ancre et qui va s’envoler, Laisse gronder la mer, et l’océan qui gronde Laisse l’homme siffler.