Le Soldat (Hier encor, j’aimais les roses)

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

« Hier encor, j’aimais les roses, L’azur, les longs jours d’été, Et les êtres et les choses De lumière et de beauté. « Aux murmures des fontaines, À l’heure où l’étoile luit, Se mêlaient des voix lointaines Qui me parlaient dans la nuit. « Elles me disaient dans l’ombre Que la vie est, à vingt ans, Faite d’aurores sans nombre Et d’innombrables printemps, « Que l’amour et la jeunesse Rendent ses instants divins Et que le bonheur ne laisse Que des roses à leurs mains. « Hier encor, joyeux de vivre, D’être, de sentir, de voir, J’étais celui qui s’enivre Des promesses de l’espoir. « Brûlé d’une ardente flamme, Je rêvais d’un sort altier Pour qu’un sourire de femme S’ajoutât à mon laurier… « Aujourd’hui, boueux, sordide, L’orteil nu sur le caillou, J’ai l’air, au vent qui me ride, D’un mendiant ou d’un fou ; « Vingt balles dans ma capote Ont fait des trous ; son lambeau Trop large autour de moi flotte, Et j’ai maigri dans ma peau ; « Dans une tranchée, en Flandre, Depuis vingt jours, je suis là, Et la consigne est d’attendre L’obus lourd et son éclat ; « Auprès de moi, sur la paille, Un blessé râle. Oh ! ce sang ! Et le seul plaisir qui vaille Est le Boche qu’on descend ; « Le jour est dur, la nuit pire, Mais c’est de même pour eux, Et je ne pourrais pas dire Que je ne suis pas heureux, « Car je sens, dans l’ombre noire, Si je m’endors, harassé, La Patrie aux yeux de gloire Qui baise mon front glacé. »