Complainte du Roi de Thulé

Jules Laforgue

Les Complaintes — 1885

Il était un roi de Thulé, Immaculé, Qui loin des jupes et des choses, Pleurait sur la métempsychose Des lys en roses, Et quel palais ! Ses fleurs dormant, il s’en allait, Traînant des clés, Broder aux seuls yeux des étoiles, Sur une tour, un certain Voile. De vive toile, Aux nuits de lait ! Quand le voile fut bien ourlé, Loin de Thulé, Il rama fort sur les mers grises, Vers le soleil qui s’agonise, Féerique Église ! Il ululait : « Soleil-crevant, encore un jour, Vous avez tendu votre phare Aux holocaustes vivipares, Du culte qu’ils nomment l’Amour. « Et comme, devant la nuit fauve, Vous vous sentez défaillir, D’un dernier flot d’un sang martyr Vous lavez le seuil de l’Alcôve ! « Soleil ! Soleil ! moi je descends Vers vos navrants palais polaires, Dorloter dans ce Saint-Suaire Votre cœur bien en sang, En le berçant ! » Il dit, et, le Voile étendu, Tout éperdu, Vers les coraux et les naufrages, Le roi raillé des doux corsages, Beau comme un Mage Est descendu ! Braves amants ! aux nuits de lait, Tournez vos clés ! Une ombre, d’amour pur transie, Viendrait vous gémir cette scie : « Il était un roi de Thulé Immaculé… »