Ode saphique XXX
Pierre de Ronsard
Poésies diverses — 1587
Belle dont les yeux doucement m'ont tué
Par un doux regard qu'au cœur ils m'ont rué,
Et m'ont en un roc insensible mué
En mon poil grison,
Que j'étais heureux en ma jeune saison,
Avant qu'avoir bu l'amoureuse poison !
Bien loin de soupirs, de pleurs et de prison,
Libre je vivoy.
Sans servir autrui, tout seul je me servoy ;
Engagé n'avais ni mon cœur ni ma foy ;
De ma volonté j'étais seigneur et roy.
Ô fâcheux Amour !
Pourquoi dans mon cœur as-tu fait ton séjour ?
Je languis la nuit, je soupire le jour ;
Le sang tout gelé se ramasse à l'entour
De mon cœur transi.
Mon traître penser me nourrit de souci ;
L'esprit y consent et la raison aussi.
Longtemps en tel mal vivre ne puis ainsi :
La mort vaudrait mieux.
Dévalons là bas à ce bord stygieux ;
D'amour ni du jour je ne veux plus jouir.
Pour ne voir plus rien je veux perdre les yeux
Comme j'ai l'ouïr.