À Dieu vous dis, gracieuse aux beaux yeux
Christine de Pizan
Cent Ballades
Puis qu’ainsi est que je ne vous puis plaire,
Ma belle amour, ma dame souveraine,
Pour nul travail que mete a vous complaire,
Je n’y fais riens fors que perdre ma peine ;
Ainçois me lairiez mourir,
Que daignissiez le mal que j’ai guérir.
Si ne vueil plus vous faire l’anuieux,
A Dieu vous dis, gracieuse aux beaux yeux.
Ce poise moi, quant je ne puis attraire
Votre doulz cuer, car je vous acertaine
Que se pleü vous eüst mon affaire,
Oncques plus fort Paris n’ama Heleine
Que feisse vous ; mais pourrir
Y pourroie attendant que merir
Me deüssiez ; et pour ce, pour le mieulx,
A Dieu vous dis, gracieuse aux beaux yeulx.
Et non pourtant ne m’en vueil si retraire,
Que s’il est riens, de ce soiez certaine,
Que je puisse pour vous dire ne faire
A votre gré, dame de douceur pleine,
Je le ferai, mais perir
Me laisseriez ainçois que secourir
Me voulsissiez ; pour ce, ains que soie vieulx,
A Dieu vous dis, gracieuse aux beaux yeulx.