Avril

Émile Verhaeren

Almanach — 1895

Les épingles des houx cinglants et fous crèvent le doux manteau du vent. Le vent, il est tissé de laine et le houx vert darde la haine comme un casque parmi la plaine. Le vent, il est de gaieté fière, il court, avec des sonnettes de clarté, ventre à terre, sur la rivière. Le houx, il est la rage de la terre. Les mains du vent dans les cheveux des herbes se parfument d’odeurs acerbes, le front du vent paraît comme une aube dans la forêt. Le houx, il est de fer tenacement comme l’hiver. Avec ses dards, avec ses pointes, il sépare les clartés jointes du jour éclos avec douceur ; il est comme un blasphème de sécheresse et de fureur qui se crispe contre lui-même. Le vent jeune, c’est le printemps, avec ses baisers d’or aux lèvres de la terre ; le vent lisse, le vent sincère, c’est le printemps. Le houx, il est l’audace du froid stérile et de la glace. Le vent babille dans le lacis d’un chant d’oiseau que soie à soie il enrubanne, ainsi que des lianes, aux torsades des bois et des rameaux ; le vent léger, le vent, il brille ! le vent s’ébroue sur les gazons luisants où les pommiers, ainsi que des paons blancs, nacre et soleil, lui font la roue. Le houx, taciturne et jaloux, dans les vallons, sur les sablons, ciselle et pointe de la colère foliolaire. Le vent roule en boule, le vent joufflu, comme un gamin sur les talus ; le vent donne l’essor aux papillons pliés en billets d’or ; le vent s’attarde en des voyages et joue avec les copeaux blancs et les ourlets étincelants, là-haut, des grands nuages. Le houx se plisse en rides, crispe ses ongles vers le vide et semble un obstiné tourment qui se tairait, sauvagement. Le vent, toute la joie et toute la folie qui tinteront dans les prochains lilas, il les appelle et les rallie et les essaime au canevas des champs et des enclos rectangulaires. Le luxe frais des bijoux d’eau, il en orne des fleurs perlaires sur les berges où le troupeau verse en cascades ses toisons ; il court autour des toits et des maisons, ouvre l’ampleur des espaliers et jusqu’au ciel construit les escaliers par où descend la vie. Il prend d’assaut la campagne asservie, monte, descend, s’en va, revient, éveillant tout, n’oubliant rien, le houx lui-même est assailli, en chaque feuille, en chaque pli, et courbe enfin jusques à terre sa rancune protestataire. Et le printemps oriflamme de vent, avec des insectes rouges et bleus en aigrettes dans ses cheveux, avec, sur le vol clair de ses ailes solaires, le feu mouillé des diamants auréolaires, entre vainqueur dans la lumière en fleur.