Je voudrais faire avec une pâte de fleurs

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Je voudrais faire avec une pâte de fleurs Des vers de langoureuse et glissante couleur, Où la rose d’été, l’œillet et le troène Répandraient leur arome et leur douce migraine ; Des vers plus odorants qu’un parterre en juin Où l’on marche en posant sur son cœur une main, Où, las de la lumière et des herbes trop belles, On soupire en rêvant sous de larges ombrelles ; Des vers qui soient pareils à nos premiers jardins, Où, remuant le sable et les cailloux, soudain Le paon traînait le beau feuillage de sa queue Près de la mauve molle et des bourraches bleues ; Des vers toujours gluants de sucre et de liqueurs, Comme le doux gosier des plus suaves fleurs, Comme la patte aiguë et mince de l’abeille Enduite de miel fin et de poudre vermeille, Et comme le fruit chaud du tendre framboisier, Qu’étant petite enfant, mon âme, vous baisiez, Car vous aimiez déjà les choses de la vie, Le matin odorant, la pelouse ravie, Les rosiers emplis d’ombre et d’insectes légers, L’inexprimable odeur du divin oranger, Avec le cœur penchant et le fervent malaise De Sainte Catherine et de Sainte Thérèse…