Dernier jour de l’hiver

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Au mal : On couche sur la paille On a rêvé jadis De s’étendre à l’infini Sur la dentelle des sens On a rêvé de voir dans le gouffre des sens Il y eut les yeux des autres Il y eut la bêtise L’ignorance et la nuée L’origine et la fin Et mon cœur et le tien Dernier jour de l’hiver Premier jour du printemps Deux mondes bien à nous Qui toujours nous hantaient Nous voulions les confondre Morte et la vie dis-moi ce que j’attends du monde Aujourd’hui je suis prêt à comprendre mon mal On a rêvé jadis aujourd’hui je veux vivre J’ai perdu mon reflet dans le gouffre des sens Ma nuit trouble la nuit mais n’attend plus le jour Je suis au point mortel je n’ai pas d’avenir On couche sur la paille Malheureux à demi sans penser au bonheur Un malheureux conscient s’étend sur son fumier Il fait bon il fait noir Le noir est la formule On a rêvé jadis On a eu tort pour vivre il ne faut pas rêver Il faut se contenter d’être usé avant l’heure. Au bien : La gorge lourde du soleil S’offre à mes lèvres par tes lèvres À mes mains par tes mains prodigues De toute ta chair à mon corps Mon désir est plus grand que le ciel et la mer D’être deux fois et d’être partagés Nous nous sentons plus forts nous dominons le jour Et les plaisirs du jour et les douleurs du jour Notre cœur couvre tous les horizons Mon désir mon amour tient entre tes yeux purs Et nos caresses paysages Nos premiers baisers de printemps Nos lourdes étreintes d’orage Unissent les quatre éléments Vois la chaleur et vois mon chant qui t’éternise.