La Mare

Alice de Chambrier

Au delà — 1883

Dans le couchant aux tons d’opale Où scintille l’éther doré, Un nuage d’un rose pâle Vole ainsi qu’un cygne égaré. Le lac est comme de la moire Sous les derniers feux du soleil ; Il reflète toute la gloire Du ciel éclatant et vermeil. Dans une vallée âpre et sombre Pleine de bourbe et de marais, Où toujours il règne un peu d’ombre, Où le jour ne luit qu’à regrets, Il est une mare fangeuse ; Quelques roseaux croissent au bord, Et, sur sa rive dangereuse, Le sol mouvant cache la mort. Dans les eaux noires et profondes D’où monte un miasme d’égout, Grouillent des animaux immondes Dont on s’écarte avec dégoût. Rien n’éclaire ce paysage Triste comme une aube d’hiver Et dont seul un oiseau sauvage Change parfois l’aspect désert. Mais soudain, dans la transparence De l’univers étincelant, Un rayon de magnificence Sur ce lieu s’abaisse en tremblant. Et voilà qu’en cette eau fétide, Sous ces flots noirs et croupissants, Se mire la clarté limpide Des espaces éblouissants. Et c’est ainsi que dans la vie Il n’est pas un être assez vil, Assez plein d’astuce et d’envie, Si lâche et si mauvais soit-il, Qui, dans un jour béni ne puisse, Vers l’infini levant les yeux, Trouver un rayon de justice Et refléter un coin des cieux.