Ariane

Henri de Régnier

Épisodes, Sites et Sonnets — 1891

Aux grèves de soleil où s’effacent les pas Comme la vanité de notre ombre éphémère Se sont moulés les seins aigus de la Chimère Qui dormit sur le sable en quelque midi las, La mer bourdonne sourde, à dire des abeilles Ivres de l’or des algues rousses, et l’éclat Du ciel de pourpre où le sang d’un soir ruissela Évoque d’autres soirs aux vendanges de treilles ; L’ombre mystérieuse a redit aux échos Les tambourins rythmant les rites triomphaux Du Dieu qui porte un thyrse où se tordent des vignes Et, dans le ciel d’été, pâle Ariane, luit Parmi la foule des étoiles et des signes, Ta couronne apparue un astre dans la Nuit. La proue impétueuse à l’horizon des mers N’a pas fendu les flots dont l’écume est la flore Éclose aux renouveaux de leurs éveils amers. Le conquérant venu des pays de l’Aurore N’a pas quitté la rive natale où grandit L’héroïque rumeur de son renom sonore Et sur la proue aventureuse où se roidit De révolte le buste nu de la Sirène, Le bouclier n’a pas encore resplendi Qui porte en sa rondeur rousse de lune pleine L’image incise en l’or d’un Bacchus triomphant Sur le char attelé d’un tigre qui le traîne, Ce dieu viril, aux yeux de femme, aux chairs d’enfant, Qui secoue en ses mains, hochet de son délire, Un thyrse lourd de pampre où le raisin mûr pend, Blond vainqueur dont le cri de guerre n’est qu’un rire Et qui détourne au soir sa route sur les flots Vers l’Île rencontrée où la plainte l’attire De la voix qui sanglote aux grèves de Naxos. Les ailes d’un oiseau de mer qui vole et plane Font choir une ombre double aux plages de soleil Où mon ennui s’accoude en poses d’Ariane. De l’aurore à midi, sidéral et vermeil, Jusqu’au soir violet où s’allume l’étoile De chaque nuit plus douloureuse à son réveil, Au creux des sables fins comme un linceul de toile S’est moulé mon ennui las de l’attente où rit Un mensonge d’oiseaux longtemps crus une voile, Et d’éternels avrils d’écumes ont fleuri Sur les glauques sillons des vagues éternelles, Prés que le soc d’aucune proue encor n’ouvrit ; Et las de cette mer et du leurre des ailes Aux horizons lointains et nus des ciels d’azur, Et du déferlement des lames parallèles Dont le flux de marée efface et comble sur La grève mon empreinte vide, je ramasse Une conque en spirales torses d’émail dur Où je souffle un appel à quelque dieu qui passe.