L’Idole

Émile Verhaeren

Les Soirs — 1888

Calamistré de pins, embroussaillé de lierre, Tandis qu’un horizon d’ébène et de soleil Regarde encor, on voit un mont surgir, pareil À quelque idole énorme et nocturne de pierre. Les flammes du couchant éclaboussent son front D’un feu prodigieux de bronze et d’escarboucles, Et ce mélange d’or lointain parmi ces boucles, Évoque, en les cerveaux, le souvenir profond Des secrètes et farouches théogonies, Pleines d’attente et de siècles, pleines de dieux Sculptés en colosses de marbre et dont les yeux Dardent les milliers d’ans de leurs cosmogonies, Ce mont règne de par l’espace, infiniment. Il domine les bois, il écrase les plaines, Et sa tête s’en va, dans les mares lointaines, Mirer de la splendeur et du fulgurement. Et quand montent, au loin, des vals et des ramées, Les feux et les brouillards et les plaintes du soir, À l’heure ardente et triste, on s’imagine voir Se tordre un holocauste en de rouges fumées.