Le Crieur de nuit

Marceline Desbordes-Valmore

Les Pleurs — 1833

Éveillez-vous, gens qui dormez, Priez Dieu pour les trépassés. Éveillez-vous, gens qui dormez ; Sur vos toits minuit passe et pleure : Priez Dieu, s’il vous plaît ! c’est l’heure, Pour les morts qui vous ont aimés ; Éveillez-vous ! gens qui dormez. « Toi qui ne pleures rien encore, Ô mon ange ! ne tremble pas ! Viens verser un secret, tout bas, Dans un cœur vivant qui t’adore, Toi qui ne pleures rien encore. » Éveillez-vous, gens qui dormez ; Sur vos toits minuit passe et pleure : Priez Dieu, s’il vous plaît ! c’est l’heure, Pour les morts qui vous ont aimés ; Éveillez-vous ! gens qui dormez. « Sous les jasmins de ta fenêtre, Nul passant ce soir ne me nuit : J’ai gagné le crieur de nuit ; Descends donc pour me reconnaître Sous les jasmins de ta fenêtre ! » Éveillez-vous, gens qui dormez ; Sur vos toits minuit passe et pleure : Priez Dieu, s’il vous plaît ! c’est l’heure, Pour les morts qui vous ont aimés ; Éveillez-vous ! gens qui dormez. « Sans laisser tomber une rose Sur le front de ton fiancé, Minuit s’en va triste et lassé ; Et ta blanche fenêtre est close, Sans laisser tomber une rose ! » Éveillez-vous, gens qui dormez ; Sur vos toits minuit passe et pleure : Priez Dieu, s’il vous plaît ! c’est l’heure, Pour les morts qui vous ont aimés ; Éveillez-vous ! gens qui dormez. « Minuit fera lever l’aurore ! » Dit l’ange qui se dévoila. « Ô mon fiancé, me voilà : Si vous sonnez long-temps encore, Minuit fera lever l’aurore ! » Éveillez-vous, gens qui dormez ; Sur vos toits minuit passe et pleure ; Priez Dieu, s’il vous plaît ! c’est l’heure, Pour les morts qui vous ont aimés ; Éveillez-vous ! gens qui dormez. « Dieu ! dit la mère de famille, Jamais pour les morts mécontens Minuit n’a pleuré si long-temps ; Il aura fait peur à ma fille : Paix dans les cieux à ma famille ! » Éveillez-vous, gens qui dormez ; Sur vos toits minuit passe et pleure ; Priez Dieu, s’il vous plaît ! c’est l’heure, Pour les morts qui vous ont aimés ; Éveillez-vous ! gens qui dormez. Des petits enfans et des mères, Racontèrent, le lendemain, À l’ange riant sous sa main, Qu’un mort prolongeait les prières Des petits enfans et des mères !