À mes amis

Victor Hugo

Odes et Ballades — 1826

Oh ! combien est heureux celui qui, solitaire, Ne va point mendiant de ce sot populaire L’appui ni la faveur ; qui, paisible, s’étant Retiré de la cour et du monde inconstant, Ne s’entremêlant point des affaires publiques, Ne s’assujettissant aux plaisirs tyranniques D’un seigneur ignorant et ne vivant qu’à soi, Est lui-même sa cour, son seigneur et son roi ! Sans monter au char de victoire, Meurt le poëte créateur : Son siècle est trop près de sa gloire Pour en mesurer la hauteur. C’est Bélisaire au Capitole : La foule court à quelque idole, Et jette en passant une obole Au mendiant triomphateur. Amis, dans ma douce retraite À tous vos maux je dis adieu. Là, ma vie est molle et secrète. J’ai des autels pour chaque dieu. Le myrte, qu’au laurier j’enchaîne, Y croît sous l’ombrage du chêne ; J’y mets Horace avec Mécène, Et Corneille sans Richelieu. Là, dans l’ombre descend ma muse À l’œil fier, aux traits ingénus, Image éclatante et confuse Des anges à l’homme inconnus. Ses rayons cherchent le mystère ; Son aile, chaste et solitaire, Jamais ne permet à la terre D’effleurer ses pieds blancs et nus. Là, je cache un hymen prospère ; Et sur mon seuil hospitalier Parfois tu t’assieds, ô mon père ! Comme un antique chevalier ; Ma famille est ton humble empire ; Et mon fils, avec un sourire, Dort aux sons de ma jeune lyre, Bercé dans ton vieux bouclier.