Le Testament, huitains LV à LXXIX
François Villon
Le Testament
Si celle que jadis servoye
De si bon cueur et loyaument,
Dont tant de maulx et griefz j’avoye,
Et souffroye tant de torment,
Se dit m’eust, au commencement,
Sa voulenté (mais nenny, las !),
J’eusse mys peine aucunement,
De moy retraire de ses las.
Quoy que je luy voulsisse dire,
Elle estoit preste d’escouter,
Sans m’accorder ne contredire ;
Qui plus, me souffroit arrester,
Joignant elle près s’accouter ;
Et ainsi m’alloit amusant,
Et me souffroit tout racompter,
Mais ce n’estoit qu’en m’abusant.
Abusé m’a, et faict entendre
Tousjours d’ung que ce fust ung aultre ;
De farine, que ce fust cendre ;
D’ung mortier, ung chapeau de feautre ;
De viel machefer, que fust peaultre ;
D’ambesas, que ce fussent ternes…
Toujours trompant ou moy ou aultre,
Et vendoit vessies pour lanternes.
Du ciel, une poisle d’arain ;
Des nues, une peau de veau ;
Du matin, qu’estoit le serain ;
D’un trongnon de chou, ung naveau ;
D’orde cervoise, vin nouveau ;
D’une truie, ung molin à vent ;
Et d’une hart, ung escheveau ;
D’un gras abbé, ung poursuyvant.
Ainsi m’ont amours abusé,
Et pourmené de l’uys au pesle.
Je croy qu’homme n’est si rusé,
Fust fin comme argent de crepelle,
Qui n’y laissast linge et drapelle,
Mais qu’il fust ainsi manyé
Comme moy, qui partout m’appelle :
L’Amant remys et renyé.
Je renye Amours et despite ;
Je deffie à feu et à sang.
Mort par elles me precipite,
Et si ne leur vault pas d’ung blanc.
Ma vielle ay mys soubz le banc ;
Amans je ne suyvray jamais ;
Se jadis je fuz de leur ranc,
Je declaire que n’en suys mais.
Car j’ay mys le plumail au vent :
Or le suyve qui a attente ;
De ce me tays dorenevant.
Poursuyvre je vueil mon entente,
Et, s’aucun m’interroge ou tente
Comment d’amours ose mesdire,
Ceste parolle les contente :
« Qui meurt a ses loix de tout dire. »
Je cognoys approcher ma soef ;
Je crache, blanc comme cotton,
Jacobins gros comme ung estoeuf :
Qu’est-ce à dire ? que Jehanneton
Plus ne me tient pour valeton,
Mais pour ung vieil usé regnart…
De vieil porte voix et le ton,
Et ne suys qu’ung jeune coquart.
Dieu mercy et Jaques Thibault,
Qui tant d’eau froide m’a faict boyre,
En ung bas lieu, non pas en hault ;
Manger d’angoisse mainte poire ;
Enferré… Quand j’en ay memoire,
Je pry pour luy et reliqua,
Que Dieu luy doint… et voire, voire,
Ce que je pense… et cetera.
Toutesfoys, je n’y pense mal,
Pour luy et pour son lieutenant ;
Aussy pour son official,
Qui est plaisant et advenant,
Que faire n’ay du remenant ;
Mais du petit maistre Robert ?…
Je les ayme, tout d’ung tenant,
Ainsi que faict Dieu le Lombart.
Si me souvient, à mon advis,
Que je feis, à mon partement,
Certains lays, l’an cinquante six,
Qu’aucuns, sans mon consentement,
Voulurent nommer Testament ;
Leur plaisir fut, et non le mien :
Mais quoy ! on dit communement,
Qu’un chascun n’est maistre du sien.
S’ainsi estoit qu’aulcun n’eust pas
Receu les lays que je luy mande,
J’ordonne que, après mon trespas,
A mes hoirs en face demande ;
Qui sont-ilz ? si on le demande :
Moreau, Provins, Robin Turgis ;
De moy, par dictez que leur mande,
Ont eu jusqu’au lict où je gys.
Pour le revoquer ne le dy,
Et y courust toute ma terre ;
De pitié en suys refroidy,
Envers le bastard de la Barre :
Parmy ses trois gluyons de foerre,
Je luy donne mes vieilles nattes ;
Bonnes seront pour tenir serre,
Et soy soustenir sur ses pattes.
Somme, plus ne diray qu’ung mot,
Car commencer veuil à tester :
Devant mon clerc Fremin, qui m’ot
(S’il ne dort), je vueil protester,
Que n’entends homme detester,
En ceste presente ordonnance ;
Et ne la vueil manifester
Sinon au royaulme de France.
Je sens mon cueur qui s’affoiblist,
Et plus je ne puys papier.
Fremin, siez-toy près de mon lict,
Que l’on ne me viengne espier !
Prens tost encre, plume et papier,
Ce que nomme escryz vistement ;
Puys fais-le partout copier,
Et vecy le commancement.
Au nom de Dieu, Père eternel.
Et du Filz que Vierge parit,
Dieu au Père coeternel,
Ensemble et du Sainct Esperit,
Qui saulva ce qu’Adam perit,
Et du pery pare les Cieulx…
Qui bien ce croyt, peu ne merit.
De gens mortz se font petiz Dieux.
Mortz estoient, et corps et ames,
En damnée perdition ;
Corps pourriz, et ames en flammes,
De quelconque condition ;
Toutesfoys, fais exception
Des patriarches et prophètes ;
Car, selon ma conception,
Oncques grand chault n’eurent aux fesses.
Qui me diroit : « Qui te faict mectre
Si très-avant ceste parolle,
Qui n’es en Theologie maistre ?
A toy est presumption folle. »
— C’est de Jesus la parabolle,
Touchant le Riche ensevely
En feu, non pas en couche molle,
Et du Ladre, de dessus ly.
Si du Ladre eust veu le doy ardre,
Jà n’en eust requis refrigère,
N’au bout d’icelluy doiz aherdre,
Pour refreschir sa maschouëre.
Pions y feront mate chère,
Qui boyvent pourpoinct et chemise.
Puys que boyture y est si chère,
Dieu nous garde de la main mise !
Ou nom de Dieu, comme j’ay dit,
Et de sa glorieuse Mère,
Sans peché soit parfaict ce dict
Par moy, plus maigre que chimère ;
Si je n’ay eu fièvre effimère,
Ce m’a faict divine clemence ;
Mais d’autre dueil et perte amère
Je me tays, et ainsi commence :
Premier, je donne ma pauvre ame
A la benoiste Trinité,
Et la commande à Nostre Dame,
Chambre de la divinité ;
Priant toute la charité
Des dignes neuf Ordres des cieulx,
Que par eulx soit ce don porté
Devant le Trosne precieux
Item, mon corps j’ordonne et laisse
A nostre grand mère la terre ;
Les vers n’y trouveront grand gresse :
Trop lui a faict faim dure guerre.
Or luy soit delivré grand erre ;
De terre vint, en terre tourne.
Toute chose, se par trop n’erre,
voulontiers en son lieu retourne.
Item, et à mon plus que père,
Maistre Guillaume de Villon
Qui m’a esté plus doulx que mère
D’enfant eslevé de maillon ;
Dejetté m’a de maint boillon,
Et de cestuy pas ne s’esjoye,
Si luy requiers à genoillon,
Qu’il m’en laisse toute la joye.
Je luy donne ma librairie,
Et le Rommant du Pet au Diable,
Lequel maistre Gui Tabarie
Grossoya, qu’est hom veritable.
Par cayers est soubz une table.
Combien qu’il soit rudement faict,
La matiere est si très notable,
Qu’elle amende tout le meffaict.
Item, donne à ma bonne mère
Pour saluer nostre Maistresse,
Qui pour moy eut douleur amère,
Dieu le sçait, et mainte tristesse ;
Autre chastel ou fosteresse
N’ay où retraire corps et ame,
Quand sur moy court male destresse,
Ne ma mère, la povre femme !