Ma Lou je coucherai

Guillaume Apollinaire

Poèmes à Lou — 1955

Ma Lou je coucherai ce soir dans les tranchées Qui près de nos canons ont été piochées C’est à douze kilomètres d’ici que sont Ces trous où dans mon manteau couleur d’horizon Je descendrai tandis qu’éclatent les marmites Pour y vivre parmi nos soldats troglodytes Le train s’arrêtait à Mourmelon le Petit le suis arrivé gai comme j’étais parti Nous irons tout à l’heure à notre batterie En ce moment je suis parmi l’infanterie Il siffle des obus dans le ciel gris du nord Personne cependant n’envisage la mort * Et nous vivrons ainsi sur les premières lignes J’y chanterai tes bras comme les cols des cygnes J’y chanterai tes seins d’une déesse dignes Le lilas va fleurir Je chanterai tes yeux Où danse tout un chœur d’angelots gracieux Le lilas va fleurir ô printemps sérieux Mon cœur flambe pour toi comme une cathédrale Et de l’immense amour sonne la générale Pauvre cœur pauvre amour Daigne écouter le râle Qui monte de ma vie à ta grande beauté Je t’envoie un obus plein de fidélité Et que t’atteigne ô Lou mon baiser éclaté * Mes souvenirs ce sont ces plaines éternelles Que virgulent ô Lou les sinistres corbeaux L’avion de l’amour a refermé ses ailes Et partout à la ronde on trouve des tombeaux * Et ne me crois pas triste et ni surtout morose Malgré toi malgré tout je vois la vie en rose Je sais comment reprendre un jour mon petit Lou Fidèle comme un dogue avec des dents de loup Je suis ainsi mon Lou mais plus tenace encore Que n’est un aigle alpin sur le corps qu’il dévore * Quatre jours de voyage et je suis fatigué Mais que je suis content d’être parti de Nîmes Aussi mon Lou chéri je suis gai je suis gai Et je ris de bonheur en t’écrivant ces rimes * Cette boue est atroce aux chemins détrempés Les yeux des fantassins ont des lueurs navrantes Nous n’irons plus au bois les lauriers sont coupés Les amants vont mourir et mentent les amantes * J’entends le vent gémir dans les sombres sapins Puis je m’enterrerai dans la mélancolie Ô ma Lou tes grands yeux étaient mes seuls copains N’ai-je pas tout perdu puisque mon Lou m’oublie * Dix-neuf cent quinze année où tant d’hommes sont morts Va-t’en Va-t’en Va-t’en aux Enfers des Furies Jouons jouons aux dés les dés marquent les sorts J’entends jouer aux dés les deux artilleries * Adieu petite amie ô Lou mon seul amour Ô mon esclave enfuie Notre amour qui connut le soleil pas la pluie Fut un instant trop court La mer nous regardait de son œil tendre et glauque Et les orangers d’or Fructifiaient pour nous Ils fleurissent encor Et j’entends la voix rauque Des canons allemands crier sur Mourmelon — Appel de la tranchée — Ô Lou ma rose atroce es-tu toujours fâchée Avec des yeux de plomb * Ô Lou Démone-Enfant aux baisers de folie Je te prends pour toujours dans mes bras ma jolie * Deux maréchaux des logis jouent aux échecs en riant Une diablesse exquise aux cheveux sanglants se signe à l’eau bénite Quelqu’un lime une bague avec l’aluminium qui se trouve dans la fusée des obus autrichiens Un képi de fantassin met du soleil sur cette tombe Tu portes au cou ma chaîne et j’ai au bras la tienne Ici on sable le champagne au mess des sous-officiers Les Allemands sont là derrière les collines Les blessés crient comme Ariane Ô noms plaintifs des joies énormes Rome Nice Paris Cagnes Grasse Vence Sospel Menton Monaco Nîmes Un train couvert de neige apporte à Tomsk en Sibérie des nouvelles de la Champagne Adieu mon petit Lou adieu Adieu Le ciel a des cheveux gris