Funérailles

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Vingt ouvriers Invisibles, là-haut, parmi les madriers, À coups de reins, à coups de pieds, Sonnent et sonnent. Et sur les toits serrés en tas, Tombent, bondissent et ricochent Les glas, Et par les trous des abat-sons, S’éparpillent les sons Et se vident les poches Formidables des cloches. Et passe, Par la grand’place, L’enterrement, Et les chevaux du corbillard s’effarent Aux chocs brutaux de la fanfare Qui bat le deuil, terriblement. Et les commères se chamaillent, Là-bas, sous un auvent de bois, Et recomptent, sur leurs vieux doigts, Ce qu’ont coûté ces funérailles. Et les enfants, au sortir de l’école, Rompent soudain leurs jeux Et regardent, de tous leurs yeux, La bouche ouverte, et sans parole ; Et les lourds camions aux carrefours s’arrêtent ; Et ceux du tir à l’arbalète Sont accourus du fond de leur enclos, Et par décence ou par scrupule, Ils dissimulent Leur pipe ardente et allumée, Dont on voit la douce fumée Monter de derrière leur dos. Et le funèbre et compact défilé Longe à présent le quai de la Ferblanterie, Avec ses bedeaux gras et ses prêtres râblés, Et le mouvant amas des confréries. Et l’on dirait vraiment qu’ils transportent Toute une montagne de deuil, Quand passe, au long des portes, Le mort tassé dans son cercueil.