Apothéose de Gas, mon chien.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Plus d’un bel esprit murmure Contre mon illustre chien ; Iris, ne savez-vous rien De son heureuse aventure ? Lorsque sur le double mont Je cherchais des fleurs nouvelles, Pour en couronner le front D’un roi cent fois plus grand que le vainqueur d’Arbelle, Mon téméraire chien marchait dessus mes pas : Il trouve en me suivant la source d’Hippocrène ; Il faisait chaud, il était las ; Tout languissant de soif, il boit dans la fontaine : Aussitôt les auteurs dont les bords sont remplis Firent retentir de leurs cris La montagne à double croupe. Par l’un d’eux mon chien est pris ; On détache un de la troupe Pour avertir du fait le dieu des beaux esprits, À peine eut-on compté cette bizarre histoire, Qu’Apollon s’écria, de son honneur jaloux : Un chien a l’audace de boire En même fontaine que nous ! Alors, prenant son arc d’ivoire, Il allait, pour venger sa gloire, Percer mon chien de mille coups, Si, d’un air agréable et doux, La badine Érato n’eût pris soin du coupable. Puissant dieu, lui dit-elle, hélas ! Pour ce pauvre tou-tou devenez plus traitable ; Il vaut bien qu’on en fasse cas : C’est l’illustre chien d’Amarille Dont j’ai tant chanté les appas ; Ni le chien qui jappe là-bas, Ni le chien dont l’Olympe brille En bon sens ne l’égalent pas ; Il démêle un sot de cent pas, Le poursuit, l’aboie et le pille. Ah ! pour le repos de nos jours, Que n’avons-nous un tel secours Contre un tas de grimauds dont Parnasse fourmille ! À ces mots, d’Apollon le courroux s’apaisa ; Il demande mon chien, commande qu’il s’avance, Le trouva beau, le caressa, Et, malgré l’humble remontrance De messieurs les auteurs, il l’immortalisa. Je t’affranchis des lois de la sourde déesse, Dit-il à ce chien précieux ; Demeure en ces aimables lieux Dans une éternelle jeunesse. Connaissant ta capacité Je commets à tes soins notre tranquillité ; Au pied du mont sacré je t’assigne une place ; Par le mérite faux garde d’être surpris ; Et quelque terrible menace, Quelque prière qu’on te fasse, Ne permets d’y monter qu’à mes seuls favoris ; Déchire à belles dents ceux dont la folle audace De mes doctes chansons croit emporter le prix, Et pour ces demi-beaux esprits Soit le cerbère du Parnasse. Ce discours prononcé, les neuf savantes sœurs De mon heureux chien s’approchèrent, Et, pour lui décerner les suprêmes honneurs, Jusques aux bords du Styx dans leurs bras le portèrent Trois fois en marmottant dans ses eaux le plongèrent. Tout ce qu’il avait de mortel Demeura dans l’onde fatale, Et l’on vit d’une ardeur égale À ce chien nouveau dieu dresser plus d’un autel Qu’encensent vainement l’audace et la cabale. Fidèle aux ordres d’Apollon, Nuit et jour du sacré vallon Il interdit l’entrée aux faiseurs d’acrostiches, D’équivoques, de vers obscurs, De vers rampans et de vers durs ; À ceux dont tous les hémistiches Sont pleins de médisance ou pleins de mots impurs ; Par ses soins on jouit du repos et de l’ombre Nécessaires pour bien penser. Les bons auteurs sont en si petit nombre Qu’ils ne peuvent embarrasser. En vain le vieux Lisis lui dit d’un ton superbe Je suis des amis Vous devez me laisser passer. En vain, dans l’ardeur qui l’emporte, Le pétulant Albin, d’une voix vive et forte, Allègue de vieux droits par le bon sens détruits : Ô siècle ingrat ! dit-il, tant d’ouvrages conduits Comme l’eût pu faire Aristote Ne me donnent que des douleurs ! Quelle étoile funeste à mon destin préside ? Mais dois-je m’étonner de mes divers malheurs ? C’est une bête qui décide Des bons et des mauvais auteurs. Après lui l’ignorant Timandre Vient tenter l’aventure, aidé du dieu Bacchus ; Et veut contre mon chien gager deux mille écus Qu’il arrivera quelque esclandre.