La naissance du printemps (Un oiseau chante, l’air humide)

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Un oiseau chante, l’air humide Tressaille d’un fécond bonheur, Un secret puissant et languide Traine sa vapeur, sa moiteur. Ah ! sur toute la douce Europe Voici que s’éveille et s’étend – Parfum d’ambre et d’héliotrope, – Le romanesque du printemps ! Dans le dur branchage circule La sève tendre aux tons d’azur ; L’eau semble en fleur ; la renoncule Scintille comme un ruisseau pur. Les oiseaux jettent l’étincelle De leur acide, frêle voix, Partout monte, gonfle, ruisselle Le parfum ingénu des bois. La terre noire se déchire Et la primevère apparaît ; Ainsi dans mon âme s’étire Une fine et neuve forêt. Printemps qui luttes et qui rêves, Dieu favori de l’Univers Tu prends mon cœur et le soulèves Jusqu’au faite des arbres verts ! Tu portes mon cœur sur les branches, Tu le joins aux gluants bourgeons, Tu le mets sous les ailes blanches Des bruyants, des flottants pigeons. Tu m’emplis d’une extase sainte Plus fraîche et vive que l’amour, Et je suis la jeune jacinthe Éblouie au lever du jour !