Viens !

Amélie Gex

Poésies — 1879

Viens, aime, oublions le monde, Mêlons l’âme à l’âme, et vois Monter la lune profonde Entre les branches des bois ! Viens ! c’est l’heure où, pensif, l’amant ou le poète Va chercher à l’écart quelque douce retraite ; Où, seul avec son rêve, il oublie un instant Le bruit tumultueux de la foule et du monde, Suivant d’un œil distrait, la course vagabonde D’un nuage flottant… C’est l’heure où, d’un rayon qui doucement le frôle, Dans les vallons ombreux, s’argente le vieux saule ; Où, sur le lac qui dort, d’indécises lueurs Passent en tremblotant sur la vague et l’écume, Laissant, dans le lointain, se mêler à la brume D’idéales vapeurs… C’est l’heure où, dans son nid, se blottit l’hirondelle ; Où vers les hauts glaciers revient à tire-d’aile, Riche de son butin, l’aigle au vol foudroyant ; L’heure où la sombre nuit, égrenant les étoiles, Comme une broderie, attache à ses longs voiles Son écrin flamboyant ! Viens ! nous irons joyeux, les deux mains enlacées, À travers les taillis dont les branches cassées De feuilles et de fleurs jonchent l’étroit chemin ; Je cueillerai pour toi la sauvage anémone Que tu pourras demain, en tressant ta couronne, Mêler au blanc jasmin. Viens ! je pourrai revoir sur ta bouche mi-close Ce sourire enivrant où mon baiser se pose, Où pour puiser l’amour sans cesse je reviens, Et ton œil me dira, dans son ardente flamme, Ce que jamais encor aucuns regards de femme N’auront su dire aux miens !… Nous irons écouter, sous l’épaisse ramure, De tous les bruits du soir le ténébreux murmure Arrivant jusqu’à nous par l’espace affaibli ; Et tous deux, nous berçant dans notre rêverie, Nous mettrons un instant, si tu le veux, Marie, L’univers en oubli !