Le Philosophe Scythe

Jean de La Fontaine

Fables — 1694

Un Philosophe austere, et né dans la Scithie, Se proposant de suivre une plus douce vie, Voïagea chez les Grecs, et vid en certains lieux Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile ; Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux, Et comme ces derniers satisfait et tranquile. Son bonheur consistoit aux beautés d’un Jardin. Le Scithe l’y trouva, qui la serpe à la main, De ses arbres à fruit retranchoit l’inutile, Ébranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela, Corrigeant par tout la Nature, Excessive à païer ses soins avec usure. Le Scithe alors luy demanda : Pourquoy cette ruine ? Étoit-il d’homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitans ? Quittez-moi vôtre serpe, instrument de dommage ; Laissez agir la faux du temps : Ils iront aussi-tôt border le noir rivage. J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abatant Le reste en profite d’autant. Le Scithe retourné dans sa triste demeure, Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ; Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis Un universel abatis. Il ôte de chez luy les branches les plus belles ; Il tronque son Verger contre toute raison, Sans observer temps ni saison, Lunes ni vieilles ni nouvelles. Tout languit et tout meurt. Ce Scithe exprime bien Un indiscret Stoïcien. Celui-ci retranche de l’ame Desirs et passions, le bon et le mauvais, Jusqu’aux plus innocens souhaits. Contre de telles gens, quant à moi je reclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort. Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.