À monsieur l’abbé de Lavau.

Antoinette Des Houlières

Poésies de Madame Deshoulières — 1688

Il est aujourd’hui votre fête, Et de ces agréables fleurs Dont le temps ne saurait effacer les couleurs Ma main devrait, abbé, couronner votre tête ; Mais, hélas ! depuis quelques jours Je cherche en vain sur le Parnasse Ces vives fleurs que rien n’efface, Et que vous y cueillez toujours. Que vous donner donc à leur place ? Un simple bonjour ? C’est trop peu : Mon cœur ? C’est un peu trop, quoique sa saison passe, Il ne faut même pas, de votre propre aveu, Que jamais de son cœur mon sexe se défasse ; Et d’ailleurs, dans le train où vous a mis la grâce, Train qui chez vous n’est point un jeu, Le présent d’un cœur embarrasse. Je sais que depuis quelque temps On donne pour bouquet des bijoux importans. Mais quand vous verrez la fortune, Demandez-lui si dans ces lieux Où les Muses chantent le mieux Elle daigne en mettre quelqu’une En pouvoir de donner des bijoux précieux. Pas une des neuf Sœurs par elle n’est aidée. Abbé, le nom de bel esprit Ici ne donne point d’idée De gloire, d’aise, de crédit, Comme de certains noms qui, d’abord qu’on les dit, Tout pauvres qu’ils sont par eux-mêmes, Remplissent l’esprit de trésors, De voluptés, d’honneurs suprêmes ; Partout excellens passe-ports Des vices de l’âme et du corps. Je m’égare, et je moralise Peut-être un peu hors de saison. Qu’y faire ? Malgré la raison, Dans tout ce qu’on écrit on se caractérise. Cependant revenons à vous. Tâchons par des souhaits à nous tirer d’affaire. Je sais que c’est ne donner guère : Mais ceux que la nature a formés comme nous, D’un limon moins grossier que le limon vulgaire, Trouvent des charmes aussi doux Dans les souhaits d’un cœur sincère Que dans les plus riches bijoux. Ce n’est ni du savoir, ni de l’esprit solide, Ni de la piété qu’il faut vous souhaiter ; Vous en avez assez, abbé, pour en prêter. Est-ce une conduite rigide ? Est-ce une probité sur qui pouvoir compter ? Encor moins. Votre cœur jamais ne vous expose Aux déréglemens, aux noirceurs Que la faiblesse humaine cause : Et sur le mérite et les mœurs On pourrait défier les plus fins connaisseurs De vous souhaiter quelque chose. Tout ce qu’une femme résout Arrive bien ou mal, comme il est dans sa tête. Je veux par des souhaits célébrer votre fête ; Et j’en trouve un à faire enfin selon mon goût. Je ne sais s’il sera du vôtre, Abbé, le voici sans façon. Saint Louis est votre patron : Louis-le-Grand en est un autre, Au gré de bien des gens, pour le moins aussi bon. Que pour vous faire un sort qui soit digne d’envie, Leurs soins, à votre égard, se partagent ainsi : Que l’un, lorsqu’à cent ans vous sortirez d’ici, Vous procure les biens de l’éternelle vie ; Et que l’autre vous rende heureux en celle-ci.