En voyant passer des brebis tondues

Victor Hugo

Le Pape — 1878

Les sombres vents du soir soufflent de tous côtés. Ô brebis, ô troupeaux, ô peuples, grelottez. Où donc est votre laine, ô marcheurs lamentables ? Allez loin de vos toits et loin de vos étables, Sous le givre et la pluie, allez, allez, allez ! Où donc est votre laine, ô pauvres accablés, Vous qui nourrissez tout, hélas ! et qu’on affame ? Peuple, où donc sont tes droits ? Homme, où donc est ton âme ? Ô laboureur, où donc est ta gerbe ? Ô maçon, Constructeur, bâtisseur, où donc est ta maison ? Où donc sont les esprits mis sous votre tutelle, Docteurs ? Et ta pudeur, ô femme, où donc est-elle ? Hélas ! j’entends sonner les clairons triomphants ; Vierge, où sont tes amours ? mère, où sont tes enfants ? Grelottez, ô bétail, dépouillé, pauvres êtres ! Votre laine n’est pas à vous, elle est aux maîtres, Elle est à ceux pour qui le chien aboie, à ceux Qui sont LES ROIS, les forts, les grands, les paresseux ! À ceux qui pour servante ont votre destinée ! C’est à vous cependant que Dieu l’avait donnée, Cette laine sacrée, et dans la profondeur Dieu maudit les ciseaux lugubres du tondeur ! Ah ! malheureux en proie aux heureux ! Honte aux maîtres ! Où donc sont ces bergers qu’on appelle les prêtres ? Nul ne te défend, peuple, ô troupeau qui m’es cher, Et l’on te prend ta laine en attendant ta chair. La nuit vient. Ils courent par moments ; les coups inexorables Pleuvent, et l’on croit voir, avec ces misérables, La vérité, le droit, la raison, l’équité, Tout ce qu’on a de juste au fond du cœur, fouetté ! Où donc la conduit-on, cette foule hagarde, Tremblante sous le soir terrible ? qui la garde ? Comme ils sont harcelés, effrayés, éperdus ! Où vont ces sombres pas par derrière mordus ? Ils courent… — on dirait le passage d’un songe. La bise souffle et semble un serpent qui s’allonge. Est-ce que le mystère est lui-même contre eux ? Pourquoi tant d’aquilons sur tant de malheureux ? S’il est des anges noirs volant dans ces ténèbres, Je les implore ! ô vents, grâce ! ô plafonds funèbres, Ayez pitié ! l’on souffre. Ah ! que d’infortunés ! Qui donc s’acharne ainsi sur les pauvres ? Donnez D’autres ordres, esprits de l’ombre, à la tempête ! Dans l’échevèlement sauvage du prophète Le vent peut se jouer, car le prophète est fort ; Mais soufflant sur le faible en pleurs, le ciel a tort. Oui, je te donne tort, ciel profond qui m’écoutes ; C’est trop d’ombre. Oh ! pitié ! Des deux côtés des routes Tout est brume, erreur, doute ; et le brouillard trompeur Les glace et les aveugle ; ils ont froid, ils ont peur. L’obscurité redouble. De qui ce vent farouche est-il donc le ministre ? Allez, disparaissez à l’horizon sinistre. Passe, ô blême troupeau dans la brume décru. Que deviennent-ils donc quand ils ont disparu ? Que deviennent-ils donc quand ils sont invisibles ? Ils tombent dans ce gouffre obscur : tous les possibles ! Ils s’en vont, ils s’en vont, ils s’en vont, nus, épars Sur des pentes sans but croulant de toutes parts. Ô pâle foule en fuite ! ô noirs troupeaux en marche ! Perdus dans l’immense ombre où jadis flottait l’arche ! Nul deuil n’est comparable à l’affreux sort de ceux Qui s’en vont ne laissant que du rêve après eux. Le destin, composé d’énigmes nécessaires, Hélas ! met au delà de toutes les misères, De tout ce qui gémit, saigne et s’évanouit, Le morne effacement des errants dans la nuit !