Bâtard de Créole et Breton

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Bâtard de Créole et Breton, Il vint aussi là — fourmilière, Bazar où rien n’est en pierre, Où le soleil manque de ton. — Courage ! On fait queue… Un planton Vous pousse à la chaîne — derrière ! — … Incendie éteint, sans lumière ; Des seaux passent, vides ou non. — Là, sa pauvre Muse pucelle Fit le trottoir en demoiselle, Ils disaient : Qu’est-ce qu’elle vend ? — Rien. — Elle restait là, stupide, N’entendant pas sonner le vide Et regardant passer le vent… Là : vivre à coups de fouet ! — passer En fiacre, en correctionnelle ; Repasser à la ritournelle, Se dépasser, et trépasser !… — Non, petit, il faut commencer Par être grand — simple ficelle — Pauvre : remuer l’or à la pelle ; Obscur : un nom à tout casser !… Le coller chez les mastroquets, Et l’apprendre à des perroquets Qui le chantent ou qui le sifflent… — Musique ! — C’est le paradis Des mahomets et des houris, Des dieux souteneurs qui se giflent ! « Je voudrais que la rose, — Dondaine ! « Fût encore au rosier, — Dondé ! » Poète. — Après ?… Il faut la chose : Le Parnasse en escalier, Les Dégoûteux, et la Chlorose, Les Bedeaux, les Fous à lier…. L’Incompris couche avec sa pose, Sous le zinc d’un mancenillier ; Le Naïf « voudrait que la rose, Dondé ! fût encore au rosier ! » « La rose au rosier, Dondaine ! » — On a le pied fait à sa chaîne. « La rose au rosier »… — Trop tard ! — … « La rose au rosier »… — Nature ! — On est essayeur, pédicure, Ou quelqu’autre chose dans l’art ! J’aimais… — Oh, ça n’est plus de vente ! Même il faut payer : dans le tas, Pioche la femme ! — Mon amante M’avait dit : « Je n’oublierai pas… » … J’avais une amante là-bas Et son ombre pâle me hante Parmi des senteurs de lilas… Peut-être Elle pleure… — Eh bien : chante, Pour toi tout seul, ta nostalgie, Tes nuits blanches sans bougie… Tristes vers, tristes au matin !… Mais ici : fouette-toi d’orgie ! Charge ta paupière rougie, Et sors ton grand air de catin ! C’est la bohème, enfant : Renie Ta lande et ton clocher à jour, Les mornes de ta colonie Et les bamboulas au tambour. Chanson usée et bien finie, Ta jeunesse… Eh, c’est bon un jour !… Tiens : — C’est toujours neuf — calomnie Tes pauvres amours… et l’amour. Évohé ! ta coupe est remplie ! Jette le vin, garde la lie… Comme ça. — Nul n’a vu le tour. Et qu’un jour le monsieur candide De toi dise — Infect ! Ah splendide ! — … Ou ne dise rien. — C’est plus court. Évohé ! fouaille la veine ; Évohé ! misère : Éblouir ! En fille de joie, à la peine Tombe, avec ce mot-là. — Jouir ! Rôde en la coulisse malsaine Où vont les fruits mal secs moisir, Moisir pour un quart-d’heure en scène… — Voir les planches, et puis mourir ! Va : tréteaux, lupanars, églises, Cour des miracles, cour d’assises : — Quarts-d’heure d’immortalité ! Tu parais ! c’est l’apothéose !!!… Et l’on te jette quelque chose : — Fleur en papier, ou saleté. — Donc, la tramontane est montée : Tu croiras que c’est arrivé ! Cinq-cent-millième Prométhée, Au roc de carton peint rivé. Hélas : quel bon oiseau de proie, Quel vautour, quel Monsieur Vautour Viendra mordre à ton petit foie Gras, truffé ?… pour quoi — Pour le four !… Four banal !… — Adieu la curée ! — Ravalant ta rate rentrée, Va, comme le pélican blanc, En écorchant le chant du cygne, Bec-jaune, te percer le flanc !… Devant un pêcheur à la ligne. Tu ris. — Bien ! — Fais de l’amertume. Prends le pli, Méphisto blagueur. De l’absinthe ! et ta lèvre écume… Dis que cela vient de ton cœur. Fais de toi ton œuvre posthume. Châtre l’amour… l’amour — longueur ! Ton poumon cicatrisé hume Des miasmes de gloire, ô vainqueur ! Assez, n’est-ce pas ? va-t’en ! Laisse Ta bourse — dernière maîtresse — Ton revolver — dernier ami… Drôle de pistolet fini ! … Ou reste, et bois ton fond de vie, Sur une nappe desservie…