Le Berger et le Roi
Jean de La Fontaine
Fables — 1679
Deux demons à leur gré partagent nostre vie,
Et de son patrimoine ont chassé la raison.
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom,
J’appelle l’un, Amour ; et l’autre, Ambition.
Cette derniere étend le plus loin son empire ;
Car mesme elle entre dans l’amour.
Je le ferois bien voir : mais mon but est de dire
Comme un Roy fit venir un Berger à sa Cour.
Le conte est du bon temps, non du siecle où nous sommes.
Ce Roy vid un troupeau qui couvroit tous les champs,
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
Grace aux soins du Berger, de trés-notables sommes.
Le Berger plut au Roy par ces soins diligens.
Tu merites, dit-il, d’estre Pasteur de gens ;
Laisse-là tes moutons, vien conduire des hommes.
Je te fais Juge Souverain.
Voilà nostre Berger la balance à la main.
Quoy qu’il n’eust guere veu d’autres gens qu’un Hermite,
Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,
Il avoit du bon sens ; le reste vient en suite.
Bref il en vint fort bien about.
L’Hermite son voisin accourut pour luy dire :
Veillay-je, et n’est-ce point un songe que je vois ?
Vous favory ! vous grand ! défiez-vous des Rois :
Leur faveur est glissante, on s’y trompe ; et le pire,
C’est qu’il en coûte cher ; de pareilles erreurs
Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.
Vous ne connoissez pas l’attrait qui vous engage.
Je vous parle en amy. Craignez tout. L’autre rit,
Et nostre Hermite poursuivit :
Voyez combien déja la cour vous rend peu sage.
Je crois voir cet aveugle, à qui dans un voyage
Un serpent engourdi de froid
Vint s’offrir sous la main ; il le prit pour un foüet.
Le sien s’estoit perdu tombant de sa ceinture.
Il rendoit grace au Ciel de l’heureuse avanture,
Quand un passant cria : Que tenez-vous ? ô Dieux !
Jettez cet animal traistre et pernicieux,
Ce serpent. C’est un foüet. C’est un serpent, vous dis-je :
À me tant tourmenter quel interest m’oblige ?
Pretendez-vous garder ce tresor ? Pourquoy non ?
Mon foüet estoit usé ; j’en retrouve un fort bon ;
Vous n’en parlez que par envie.
L’aveugle enfin ne le crut pas,
Il en perdit bien-tost la vie :
L’animal dégourdy piqua son homme au bras.
Quant à vous, j’ose vous prédire
Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.
Eh, que me sçauroit-il arriver que la mort ?
Mille dégousts viendront, dit le Prophete Hermite.
Il en vint en effet ; l’Hermite n’eut pas tort.
Mainte peste de Cour, fit tant par maint ressort,
Que la candeur du Juge, ainsi que son merite,
Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
Accusateurs et gens grevez par ses arrests.
De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un Palais.
Le Prince voulut voir ces richesses immenses,
Il ne trouva par tout que médiocrité,
Loüanges du desert et de la pauvreté ;
C’estoient là ses magnificences.
Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix.
Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.
Luy-mesme ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
Tous les machineurs d’impostures.
Le coffre estant ouvert, on y vid des lambeaux,
L’habit d’un gardeur de troupeaux,
Petit chapeau, jupon, panetiere, houlette,
Et je pense aussi sa musette.
Doux tresors, ce dit-il, chers gages qui jamais
N’attirastes sur vous l’envie et le mensonge,
Je vous reprens : sortons de ces riches Palais
Comme l’on sortiroit d’un songe.
Sire, pardonnez-moy cette exclamation.
J’avois préveu ma cheute en montant sur le faiste.
Je m’y suis trop complu ; mais qui n’a dans la teste
Un petit grain d’ambition ?