Doux poëtes, chantez ! Dans vos nids, sous la feuille

Victor Hugo

Toute la lyre

Doux poëtes, chantez ! Dans vos nids, sous la feuille, Même au déclin des ans, L’aube vous rit ; soyez les seuls dont l’amour veuille Dorer les cheveux blancs ! Le poëte est un chant qui vole à nos oreilles ; Il vit dans un rayon ; Enfant, il est Platon baisé par les abeilles, Et, vieux, Anacréon. Ô poëtes ! vivez, aimez, battez de l’aile, Radieux et cachés ! Le bonheur vous convie à sa fête éternelle ! Mais si vous approchez Des révolutions énormes et sévères, Fier chaos, gouffre obscur Où les sommets ont tous des formes de calvaires, Renoncez à l’azur ! Renoncez à l’amour, renoncez à la fête ! Faites-vous de grands cœurs Qui, dans plus de souffrance et dans plus de tempête, Se sentent plus vainqueurs. Le genre humain, depuis six mille ans à la chaîne, Levant soudain le front, S’est enfin révolté contre la vieille peine, Contre le vieil affront ; Il faut être puissant et grave quand on entre Dans ces rébellions. Soyez oiseaux ; alors ne volez pas dans l’antre ; Ou devenez lions.