Quand vous lirez, ô Dames Lyonnaises
Louise Labé
Élégies et Sonnets — 1555
Quand lirez, ô Dames Lyonnaises,
Ces miens écrits pleins d’amoureuses noises,
Quand mes regrets, ennuis, despirs et larmes
M’orrez chanter en pitoyables carmes,
Ne veuillez point condamner ma simplesse,
Et jeune erreur de ma folle jeunesse,
Si c’est erreur : mais qui dessous les Cieux
Se peut vanter de n’être vicieux ?
L’un n’est content de sa sorte de vie,
Et toujours porte à ses voisins envie :
L’un forcenant de voir la paix en terre,
Par tous moyens tache y mettre la guerre :
L’autre croyant pureté être vice,
À autre Dieu qu’Or, ne fait sacrifice :
L’autre sa foi parjure il emploiera
À décevoir quelcun qui le croira :
L’un en mentant de sa langue lézarde,
Mille brocards sur l’un et l’autre darde :
Je ne suis point sous ces planètes née,
Qui m’eussent pu tant faire infortunée.
Onques ne fut mon œil marri, de voir
Chez mon voisin mieux que chez moi pleuvoir.
Onc ne mis noise ou discord entre amis :
À faire gain jamais ne me soumis.
Mentir, tromper, et abuser autrui,
Tant m’a déplu, que médire de lui.
Mais si en moi rien y ha d’imparfait,
Qu’on blâme Amour : c’est lui seul qui l’a fait.
Sur mon vert âge en ses lacs il me prit,
Lors qu’exerçais mon corps et mon esprit
En mille et mille euures ingénieuses,
Qu’en peu de temps me rendit ennuyeuses.
Pour bien savoir avec l’aiguille peindre
J’eusse entrepris la renommée éteindre
De celle là, qui plus docte que sage,
Avec Pallas comparait son ouvrage.
Qui m’eût vu lors en armes fière aller,
Porter la lance et bois faire voler,
Le devoir faire en l’estour furieux,
Piquer, volter le cheval glorieux,
Pour Bradamante, ou la haute Marphise,
Seur de Roger, il m’eût, possible, prise.
Mais quoi ? Amour ne put longuement voir.
Mon cœur n’aimant que Mars et le savoir :
En me voulant donner autre souci.
En souriant, il me disait ainsi :
Tu penses donc, ô Lyonnaise Dame,
Pouvoir fuir par ce moyen ma flame :
Mais non feras, j’ai subjugué les Dieux
Es bas Enfers, en la Mer et es Cieux.
Et penses tu que n’aie tel pouvoir
Sur les humains, de leur faire savoir
Qu’il n’y ha rien qui de ma main échappe ?
Plus fort se pense et plus tôt je le frappe.
De me blâmer quelquefois tu n’as honte.
En te fiant en Mars, dont tu fais conte :
Mais maintenant, vois si pour persister
En le suivant me pourras résister.
Ainsi parlait, et tout échauffé d’ire
Hors de sa trousse une sagette il tire,
Et décochant de son extrême force,
Droit la tira contre ma tendre écorce :
Faible harnois, pour bien couvrir le cœur,
Contre l’Archer qui toujours est vainqueur.
La brèche faite, entre Amour en la place,
Dont le repos premièrement il chasse :
Et de travail qui me donne sans cesse,
Boire, manger, et dormir ne me laisse.
Il ne me chaut de soleil ne d’ombrage :
Je n’ai qu’Amour et feu en mon courage,
Qui me déguise, et fait autre paraître,
Tant que ne peu moymesme me connaître.
Je n’avais vu encore seize Hivers,
Lors que j’entrai en ces ennuis divers :
Et ja voici le treizième Été
Que mon cœur fut par Amour arrêté.
Le temps met fin aux hautes Pyramides,
Le temps met fin ans fontaines humides :
Il ne pardonne aux braves Colisees,
Il met à fin les viles plus prisées :
Finir aussi il ha accoutumé
Le feu d’Amour tant soit il allumé :
Mais, las ! en moi il semble qu’il augmente
Avec le temps, et que plus me tourmente.
Paris aima Oenone ardemment,
Mais son amour ne dura longuement :
Medee fut aimée de Iason,
Qui tôt après la mit hors sa maison.
Si méritaient elles être estimées,
Et pour aimer leurs Amis, être aimées.
S’étant aimé on peut Amour laisser,
N’est il raison, ne l’étant, se lasser ?
N’est il raison te prier de permettre.
Amour, que puisse à mes tourmens fin mettre ?
Ne permets point que de Mort face épreuve,
Et plus que toi pitoyable la trouve :
Mais si tu veux que j’aime jusqu’au bout,
Fais que celui que j’estime mon tout,
Qui seul me peut faire pleurer et rire,
Et pour lequel si souvent je soupire,
Sente en ses os, en son sang, en son ame,
Ou plus ardente, ou bien égale flame
Alors ton faix plus aisé me sera,
Quand avec moi quelcun le portera.