J’ai vu revenir les choses

Francis Jammes

Le Deuil des primevères — 1901

J’ai vu revenir les choses de l’année dernière : l’orage, le printemps et les lilas flétris, et j’ai bu du vin blanc dans le noir presbytère. Et mon âme est toujours terrible, douce et triste. Pourquoi mon cœur n’a-t-il pas toujours été seul ?… Je n’aurais pas ce vide affreux au fond de moi : et, prêtre paysan, j’aurais orné les croix de coquelourdes, de fenouil et de glaïeuls. Notre vie extérieure eût été peu changée, ô mère… qui aurais porté dans le jardin le reflet aveuglant de l’eau pour arroser les terreaux granuleux d’ombre bleue du matin … Plus rien. Je veux dormir à l’ombre de la lampe, le front contre les poings et les poings sur la table, bercé par ce continuel bourdonnement qu’entendent ceux qui n’entendent pas d’autre voix.