Le grand voyage

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Le grand voyage de verdure que j’ai fait Malgré tant de mauvais esprits La nature toujours s’en va vers sa naissance Et j’ai été reçu par l’aube ressemblante Et des légions d’oiseaux m’ouvraient leur cœur sonore En secouant leurs plumes et leur chant sur l’herbe Les vagues du matin se levaient une à une Les fleurs se partageaient les couleurs de midi J’étais très gai je me sentais frais et dispos J’avançais en entier rayonnant de partout Sur la rosée montante et sur les fruits solaires J’avais raison je vivais bien Car j’avais fait un grand voyage passionnel Alors que tout m’était contraire Du point du jour de ton épaule à tes yeux clés Du sillon de ta bouche aux moissons de tes mains Du pays de ton front au climat de ton sein J’ai ranimé la forme de mon corps sensible Et grâce à tes sourires qui lavaient mon sang J’ai de nouveau vu clair dans le miroir du jour Et grâce à tes baisers qui me liaient au monde Je me suis retrouvé faible comme un enfant Fort comme un homme et digne de mener mes rêves Vers le feu doux de l’avenir.