Rien n’a changé

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Rien n’a changé. La masure Rit à l’éveil du printemps ; On a refait la peinture De ses quatre contrevents. À l’entour, coite et tranquille, Dans un pays maraîcher, Est la très petite ville À l’abri de son clocher… Rien n’a changé. La bicoque A des tuiles sur son toit Et son humble aspect évoque Quelque humble destin étroit. Entrez. La salle commune Donne sur le corridor. Le buffet, trois chaises, l’une, En reps, avec des clous d’or ; La table avec sa vaisselle ; Du vin. Des fruits dans un plat Dont la mûre odeur se mêle À l’âcreté du tabac. Rien n’a changé. Le vieux père Fume sa pipe, bourru. On sait bien que c’est la guerre, Mais le fils est revenu ; Et la maman tendre et grave, De retour à la maison Après avoir été brave, Regarde son grand garçon. Il fume aussi. Sa main maigre Tient la pipe de deux sous Dont le fourneau est un nègre Avec des yeux ronds et fous ; Rien n’a changé. Ah ! la guerre ! À la fin, on les aura ! France, Russie, Angleterre… Mais, quand il se lèvera De la chaise où le crin pique, La pipe aux dents, bien d’aplomb, Sonnera, bruit héroïque, Le bois neuf de son pilon. Et, vraiment, vous pourrez croire Entendre — saluez bas — Le pas même de la Gloire Qui marche avec nos soldats.