Hercule pour mourir monte sur son bûcher

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Hercule pour mourir monte sur son bûcher. La terre, — qui déjà ne l’entend plus marcher Du pas victorieux qu’elle écoutait dans l’ombre Se hâter vers l’aurore à travers la nuit sombre Au heurt justicier de son talon errant — S’étonne de le voir immobile et plus grand Que lorsqu’il étouffait Antée au large buste, Ou relayait Atlas d’une épaule robuste, Vainqueur du mal terrestre et des Dieux souterrains ; Et la peau de lion qui lui couvre les reins Y colle sa toison, doublement empourprée Par l’angoisse divine et la sueur sacrée. Salut, Dompteur ! salut, suprême Bûcheron ! Les vieux arbres coupés entrecroisent leurs troncs ; Le feu qui ronge un pin prend aux branches d’un chêne Et l’un flambe déjà quand l’autre fume à peine, Car l’un est vert encore et l’autre résineux ; La brindille crépite et la souche aux durs nœuds Suinte. Le bois chaud dilate et rompt l’écorce. Et le brasier s’unit, s’assemble, et se renforce, Se cherche, couve, ronfle et gronde et s’enfle avant D’éclater, tout à coup, monstrueux et vivant De la base au sommet de la montagne ardente Qu’il assaille à la fois par sa quadruple pente, Et de faire à jamais dans nos mémoires, — tel Qu’il nous est apparu dans un soir immortel, — De l’homme surhumain qui jadis fut Hercule, Debout, un Dieu d’or rouge au fond du crépuscule ! Les pâtres, dans la nuit, qui gardent leurs troupeaux De pacifiques bœufs et de calmes taureaux Parmi les fleurs du val et les prés de la plaine Silencieuse sous la paix herculéenne, Ont regardé grandir vers l’azur étoilé Cette haute rougeur qui, de l’Œta brûlé, Fait jaillir jusqu’au ciel sa flamboyante gerbe, Sans savoir que ce feu qui teint le roc et l’herbe D’une clarté de gloire et d’un reflet de sang Et monte à l’horizon en s’épanouissant Comme une étrange, brusque et furieuse aurore, Brûle, sur le bûcher dont, elle semble éclore, Le Héros aux bras durs dont les rudes travaux, Douze fois achevés et douze fois nouveaux, Par la force invincible et l’incessante épreuve, Ont nettoyé l’étable en détournant le fleuve Et rassuré la terre, heureuse enfin de voir Vaincus, l’écume aux crocs et la bave au boutoir, La bête d’Érymanthe et le chien de l’Érèbe. O voyageurs, pleurez ; pleure, homme de la glèbe ; Prends ta fronde, berger ; pâtre, saisis l’épieu ! Regrette le héros que ne vaut pas le Dieu ; Verrouille le bercail et ferme l’écurie ; L’époque monstrueuse et l’antique furie Vont renaître et rôder autour de ton repos. Car lorsque le brasier s’écroula sur les os A peine consumés du divin Belluaire, A travers la lueur fauve qui les éclaire, J’ai vu les monstres noirs vaguement s’ébaucher, Fantômes de la flamme et larves du bûcher Qui, frappés du talon, du poing et de la flèche Jadis, dans le marais, la caverne ou la crèche, Entaille au ventre, plaie au flanc, blessure au cou, Redressent leur colère ou dardent leur courroux Ou, battant du sabot les brandons et la braise, Semblent ruer de l’or au fond de la fournaise Et chacun y reprend sa forme. Deux tisons Deviennent tout à coup ces deux Serpents qui sont Ceux même dont l’enfant, de ses mains réveillée, Etouffait au berceau les gorges écaillées. Fuyez ! Voici le Chien funèbre au triple aboi Dont l’infernal Dompteur a fait taire les voix ; Et l’Hydre lernéenne aux cent têtes jumelles, Venimeuse, arrogante et pestilentielle, Qui, grasse de limon putride et lourde d’eau, Traînait son ventre flasque et ses visqueux anneaux Et qui, ivre de flamme et saoule d’incendie, Tout à coup déroulée et brusquement grandie, Faite de fange blême et de squames d’argent, Obscène, fabuleux, innombrable et changeant, Dresse son corps ardent, Monstre hécatoncéphale ! Les sinistres Oiseaux tués sur le Stymphale, Horde criarde, aux becs rapacement ouverts Pour ronger la charogne et déchirer les chairs, Rouvrent au ciel brûlant leurs ailes de fumée Le Lion dont le souffle épouvanta Némée Fronce son mufle roux et crispe son poil d’or. Le Dragon fabuleux, du philtre qui l’endort S’éveille. Les Chevaux carnassiers semblent mordre Une proie Invisible et par lambeaux la tordre ; Et la flamme, auprès d’eux, pique de l’aiguillon Les vaches de Cacus, les bœufs de Géryon ; Et le Taureau crétois qui meugle et les bouscule De sa corne tordue entre les mains d’Hercule, Et stupide, étourdi, s’arrête, et frémissant Hérisse avec fureur son cuir incandescent Pourchasser, de l’échine aux naseaux qu’il harcèle, Le vol vertigineux d’un essaim d’étincelles, Et voici, des deux mains, pour en mieux arracher La flèche qu’y fixa l’irrésistible Archer, Nessus qui, cabré droit dans sa douleur hennie, Presse son fourbe flanc d’où coule la sanie ; Et, près de lui, la harde impétueuse dont Les fleuves ont vu fuir, Pénée ou Thermodon, Et la charge guerrière et le galop sonore, Et qui, rude Amazone ou musculeux Centaure, Croupe écumante, crins au vent, poitrail qui sue, Cambrent leurs reins encor brisés par la massue. Et tous, dans la rougeur qui décroît peu à peu, Renaissent tour à tour de la cendre du Dieu. Le bûcher qui s’éteint à jamais les libère ! Et l’horrible troupeau pour infester la terre, De dents, de crocs, de dards et de griffes armé, Rampe, saute, bondit hors du cercle enflamme Et se hâte à son trou, son repaire ou son antre. Ecoute ! les voici qui viennent. Berger, rentre. Berger, n’entends-tu pas au fond de ce hallier, Dans la bauge grogner le rauque sanglier ? Et vois ! toujours légère et toujours vagabonde, La Biche aux cornes d’or que n’atteint pas la fronde Qui, de ses quatre pieds qui brûlent le terrain, Fait flamber l’herbe au feu de ses sabots d’airain !