Le Singe et le Chat

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat, Commensaux d’un logis, avaient un commun maître. D’animaux malfaisants c’était un très-bon plat : Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être. Trouvait-on quelque chose au logis de gâté, L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage : Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté, Était moins attentif aux souris qu’au fromage. Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons Regardaient rôtir des marrons. Les escroquer était une très bonne affaire : Nos galants y voyaient double profit à faire ; Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui. Bertrand dit à Raton : Frère, il faut aujourd’hui Que tu fasses un coup de maître ; Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître Propre à tirer marrons du feu, Certes, marrons verraient beau jeu. Aussitôt fait que dit : Raton avec sa patte, D’une manière délicate, Écarte un peu la cendre, et retire les doigts ; Puis les reporte à plusieurs fois ; Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque : Et cependant Bertrand les croque. Une servante vient : adieu mes gens. Raton N’était pas content, ce dit-on. Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes Qui, flattés d’un pareil emploi, Vont s’échauder en des provinces Pour le profit de quelque roi.