Un Animal dans la Lune
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Pendant qu’un Philosophe assure,
Que toûjours par leurs sens les hommes sont dupez,
Un autre Philosophe jure,
Qu’ils ne nous ont jamais trompez.
Tous les deux ont raison ; et la Philosophie
Dit vray, quand elle dit, que les sens tromperont
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
Mais aussi si l’on rectifie
L’image de l’objet sur son éloignement,
Sur le milieu qui l’environne,
Sur l’organe, et sur l’instrument,
Les sens ne tromperont personne.
La nature ordonna ces choses sagement :
J’en diray quelque jour les raisons amplement.
J’apperçois le Soleil ; quelle en est la figure ?
Icy-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
Mais si je le voyois là-haut dans son sejour,
Que seroit-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
Sur l’angle et les costez ma main la détermine :
L’ignorant le croit plat, j’épaissis sa rondeur :
Je le rends immobile, et la terre chemine.
Bref je déments mes yeux en toute sa machine.
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
Mon ame en toute occasion
Développe le vray caché sous l’apparence.
Je ne suis point d’intelligence
Avecque mes regards peut-estre un peu trop prompts,
Ny mon oreille lente à m’apporter les sons.
Quand l’eau courbe un baston ma raison le redresse,
La raison décide en maistresse.
Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais en me mentant toûjours.
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
Une teste de femme est au corps de la Lune.
Y peut-elle estre ? Non. D’où vient donc cet objet ?
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
La Lune nulle part n’a sa surface unie :
Montueuse en des lieux, en d’autres applanie,
L’ombre avec la lumiere y peut tracer souvent
Un Homme, un Bœuf, un Elephant.
N’aguere l’Angleterre y vid chose pareille.
La lunette placée, un animal nouveau
Parut dans cet astre si beau ;
Et chacun de crier merveille.
Il estoit arrivé là haut un changement,
Qui présageoit sans doute un grand évenement.
Sçavoit-on si la guerre entre tant de puissances
N’en estoit point l’effet ? Le Monarque accourut :
Il favorise en Roy ces hautes connoissances.
Le Monstre dans la Lune à son tour luy parut.
C’estoit une Souris cachée entre les verres :
Dans la lunette estoit la source de ces guerres.
On en rit : Peuple heureux, quand pourront les François
Se donner comme vous entiers à ces emplois ?
Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :
C’est à nos ennemis de craindre les combats,
A nous de les chercher, certains que la victoire
Amante de Loüis suivra par tout ses pas.
Ses lauriers nous rendront celebres dans l’histoire.
Mesme les filles de memoire
Ne nous ont point quitez : nous goûtons des plaisirs :
La paix fait nos souhaits, et non point nos soûpirs.
Charles en sçait joüir : Il sçauroit dans la guerre
Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre
A ces jeux qu’en repos elle void aujourd’huy.
Cependant s’il pouvoit appaiser la querelle,
Que d’encens ! Est-il rien de plus digne de luy ?
La carriere d’Auguste a-t-elle esté moins belle
Que les fameux exploits du premier des Cesars ?
O peuple trop heureux, quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre comme vous tout entiers aux beaux arts ?