La première aubépine

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Il faisait frais encor, je ne m’attendais pas, Aubépine adorable, A voir se balancer à l’entour de mes pas Ton ombre sur le sable. Mais j’ai levé la tête, et ta sublime odeur Sur mon front s’abandonne. Juliette n’a pas plus d’amour dans le cœur Au verger de Vérone. Je tremble, je m’arrête et je te tends les bras, Vanille sur la branche ! Est-ce donc cette fois que ta langueur fera Mourir mon corps qui penche ? Hélas on n’est jamais averti contre vous, On ne peut se défendre, Quelles armes prend-on contre un parfum si doux Dont le cœur va se fendre ? Et vous avez l’air bon, simple, calme, ingénu, Attirant les abeilles ; On ne peut soupçonner qu’un calice ténu Ait des forces pareilles. Se peut-il, chère fleur, que vous vous complaisiez À ce jeu qui transperce ? Que n’ai-je sur mon cœur un bouclier d’osier ; Comme un soldat de Perse ! Inépuisable odeur, qui nous lie et nous tient Jusqu’à ce qu’on se pâme, Il n’est pas de plus doux et de pire entretien Que d’écouter votre âme. Ah les dieux soient loués ! Vous allez défleurir, Car les jours se dépêchent… Mais l’Amour a déjà, de vos mortels soupirs, Enduit ses dures flèches !