(Midi) (Un store de paille est penché)

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Un store de paille est penché Sur la vitre où le soleil donne ; La cloche du déjeuner sonne, L’air sent la rose et le pêcher ; Des guêpes de vol et de lucre Dans la claire salle à manger Sont arrivées du potager Pour le melon et pour le sucre. Les compotiers sont pleins de fruits, Les guêpes s’en vont et reviennent ; Les plats de faïence ancienne Se fêlent d’entendre du bruit. — Soigneux de vos douces haleines, Pour vous, beaux fruits d’un goût si fort, Les couteaux ont des lames d’or Et des manches de porcelaine… Dans un coin près d’un broc d’étain Une araignée alerte file : — Les fruits qu’on mange au soir tranquille Ne sont pas si bons qu’au matin. Il faut qu’un peu de soleil dore Le mal vif et doux qu’on leur fait, Et que leur fraîche agonie ait L’encouragement de l’aurore ; Pour que, plus émus, nous pressions Leur chair suave qui rayonne, Il faut que le matin leur donne Sa luisante exaltation Il faut que la claire rosée Ait attendri leur cœur juteux, Et que leurs corps saignent un peu La molle existence brisée…