Sérénade

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

La Nuit, gracieuse et farouche sirène, Flotte dans le calme bleu éthéréen, Ouvrant ses yeux purs — qui sont des astres — Et pleure de longues larmes tranquilles, Des larmes de lumière, tremblant un peu, Dans la paix dormante de l’eau Où les navires à l’amarre Sont des fantômes de navires, Si pâlement profilés sur le ciel ; On dirait d’une très ancienne estampe Effacée à moitié par le temps. Un charme indolent vaporisa les contours ; Et les formes sont de tendres spectres Revêtus de passé, de mystère et de rêve, Au gré de notre désir incertain. La Nuit câline se berce, comme dans un hamac Une fille des chaudes contrées, Et, de ses mains ouvertes, Tombe le précieux opium de l’heure. La cohorte brutale des soucis Est en déroute Sous le pur regard de la Nuit. Plus rien d’hostile ne se mêle À la sérénité des choses assoupies ; Et l’âme du poète peut croire Retrouvé le pays promis à ses nostalgies ; Le pays à l’égal charme doux — Comme un sourire d’amie, — Le pays idéal, où Plus rien d’hostile ne se mêle À la sérénité des choses. Flottez, gracieuse et farouche sirène ! Nuit indolente, dans le calme bleu éthéréen, Flottez sans hâte — car voici déjà À l’Orient la menace rose Du jour, Et voici retentir dans l’air assoupi Le clairon qui sonne le retour Des soucis — brutale cohorte. Le haïssable chant du coq Lance la narquoise sérénade : — Aux pires hôtes ouvrez vos portes, Voici le jour !