L’amazone

Émile Verhaeren

Les Forces tumultueuses — 1902

Dans le chemin sonore et lumineux du val, Le torse érigé droit vers la menace ; — Vertige ! — l’amazone passe ; Et tour à tour les bonds de son cheval, S’ouvrant ou se fermant, ramassent Ou rejettent loin d’eux l’espace. L’arc, la flèche, l’épieu, N’importe quoi hérisse et fait sonner sa course ; L’eau des étangs et les mares des sources La voient passer, comme un faisceau d’éclairs : Nœud de muscles, grappes de nerfs, Galops, crinière, écume et lance au clair. Des oiselets, pareils à des joyaux, Volent de hêtre en chêne, et de chêne en bouleau ; Les troncs luisent, ainsi que des écailles ; Mille sèves, au ras du sol, travaillent ; L’ombre est légère et le chemin vermeil Et les buissons des fleurs et des ramures, Autant que la guerrière et son armure Semblent dressés, soudain, en gerbes de soleil. Elle est joyeuse et tout son être Vit de courage et rayonne de foi. L’homme qui fut, depuis mille et mille ans, le maître Et l’empereur du monde a laissé choir Sa force et son pouvoir, Un soir, Et de ses mains belles et fières La guerrière Les relevant, les tient brandis contre la mort. Et c’est elle qui, désormais, sera le sort. Son front règne, ses bras fermes semblent des barres Où se casse l’assaut des révoltes barbares ; Son corps est souple et vit ; ses yeux Brillent dans le tumulte en or de ses cheveux, Pour se sentir mieux à l’aise dans la victoire, Elle a brûlé l’un de ses seins Et la voici surgir de l’horizon lointain, En conquête, vers la gloire. Or, près de l’antre où s’assombrit la blanche Et haute et flamboyante arrogance des branches, Les poings meurtris au flanc des rochers roux, Le cœur vaincu et les yeux las et le courroux Des liens serrant son col, ses seins et son front sombre, L’humanité sanglante et tragique l’attend. L’antre est profond, mais s’éclaire pourtant Du vieux dragon couché, comme un éclair, dans l’ombre. Et la guerrière se souvient Du reptile qu’il faut tuer sans cesse Et qui renaît et qui revient Et dont les têtes d’or et les gueules redressent, Comme une vigne en sang, la floraison Violente de leurs poisons. Elle arrive. Sitôt il érige sa force, Tel un arbre dont la râpeuse écorce, — Dartres, langues, suçoirs et dents — Empeste, au loin, les soirs ardents Et tord, vers le soleil, sa multiple épouvante. Du sang, du fiel, du feu jaillit, soudain, dans l’air ; Un remuement d’anneaux glauques et verts Bande son corps dont la lèpre paraît vivante Et lui fait une armure avec sa puanteur. Il apparaît dardé dans toute sa hauteur Et la Vierge qui lutte et rage se dévoue, Ne frappe, qu’au hasard, un monument de boue. Et l’on entend vers l’infini, les cris De l’éternelle humanité monter Et tous les bruits du soir se lamenter, Comme si l’ombre et l’étendue Répondaient, sourdement, à la plainte entendue. Le monstre est suspendu et s’écroule, soudain… Sans un brusque sursaut de son cheval, la main De la guerrière et ses armes étaient broyées ; Elle aperçoit la mort géante et déployée, La peur est dans sa chair, mais son cœur n’en veut pas, La fièvre emplit ses yeux et la fureur son bras Et vers la bête immensément qui se relève, Elle bondit, avec la rage dans son glaive. Heurts et fracas, clameurs et chocs, De roc en roc, Les monts jusqu’à la mer en retentissent ; Des coups Lourds et puissants s’apesantissent L’arc est vibrant, le glaive est fou ; La guerrière, dans la tempête De gueules et de dents qui menacent sa tête, Paraît brandir la foudre et diriger l’éclair, Mais peu à peu l’élan de son bras clair Se ralentit ; elle se trouble et s’inquiète. On la vaincra, puisqu’elle pense à sa défaite ; Et tandis qu’une dernière fois Son poing dresse le glaive — droit Puis s’affaisse, les ténèbres sont survenues, Le livide Occident décompose les nues, Et seul s’entend encor, parmi le morne espace, là-bas, dans le fond de la nuit, le bruit D’armes grandes, qui tombent, lasses. Sous les astres, et sous l’effroi Des étoiles seules Tournant, là-haut, comme des meules, La guerrière doutant de soi, L’orgueil en deuil s’en est allée. Derrière elle, criait, dans la vallée, Et se brisait au roc, l’éternelle douleur. Des vents de désespoirs, et des fleuves de pleurs Sourdaient, comme jadis, au pied de la montagne. L’humanité restait rivée au bagne Douce pour la guerrière et la plaignant d’avoir, Malgré son cœur, dû s’échapper de son devoir, Alors que le dragon que saccagea Persée, Et qu’il dompta, par la pensée Et le regard, Sortait, après mille ans, de son sommeil hagard Et la mâchoire inassouvie Se redressait contre la vie.