L’Ange et la Fée

Antoinette Quarré

Poésies — 1843

À pareil jour votre berceau Jadis fut témoin d’un mystère ; Tout sommeillait dans le château, Votre nourrice et votre mère. À peine ouverts, vos yeux charmans S’étaient fermés sous des caresses ; C’était l’heure où les talismans Sont aux mains des enchanteresses. Sur les castels aux noirs donjons, Sur les tours d’aspect fantastique Phébé versait les blancs rayons De sa clarté pâle et magique ; Gais farfadets, joyeux lutins, Dansaient sur la neige durcie ; Les pauvres Sylphes, en essaims, Voltigeaient d’une aile transie ; Quand, du merveilleux Alhambra Quittant la royale retraite, Dans un char ailé s’élança Une fée avec sa baguette. Au temps passé, flamme d’amour Avait, dit-on, ô châtelaine ! Rempli son cœur qui brûla pour Gonzalve le fier capitaine. Du haut des airs dans les combats Elle encourageait sa vaillance, Puis le héros entre ses bras Savourait douce récompense. Le mystère voilait ces feux : Mais, au réveil de chaque aurore, Sur le gazon foulé par eux Des parfums s’exhalaient encore ; Et dans le souffle des zéphirs Caressant la fleur agitée, On respirait tendres soupirs Du chevalier et de la fée. Quand le destin brisa leurs nœuds, Tout en pleurant d’être immortelle, « Ô mon Gonzalve ! à tes neveux « Mon amour restera, » dit-elle. Depuis, envers les descendans Du héros cher à sa tendresse, Toujours par des dons séduisans La fée acquitte sa promesse. Et ce jour-là, pour vous doter, Jeune enfant qui naissiez à peine, Elle voulait faire éclater Sa munificence de reine. Sur un rayon mystérieux, S’étant glissée en votre asile, Elle vit un ange des cieux Veillant près du berceau fragile. Il redoutait l’effet puissant De la magie et de ses charmes, Et pour vous protéger, enfant, Avait pris de célestes armes. La fée entr’ouvrit les rideaux Qui dérobaient votre visage, Et murmura tout bas des mots D’un étrange et secret langage. Puis, touchant votre front vermeil Avec sa baguette enchantée : « Ainsi qu’un rayon de soleil « Descend sur la nue argentée, « Descends, beauté, charmante fleur « Que l’on respire avec ivresse, « Et répands ton attrait vainqueur « Sur cet objet de ma tendresse. — « La beauté pourrait être un mal, « Dit le bon ange avec prudence ; « Pour balancer ce don fatal, « Mon Dieu, laissez-lui l’innocence. — « Que ta lèvre invite au baiser ; « Que ton œil noir lance la flamme. — « Qu’un chaste amour, pour l’embrâser, « Mon Dieu, règne seul dans son ame. — « À ton sourire séducteur « Je donne la grace entraînante. — « Et moi, je donne la candeur « Aux accens de ta voix charmante. — « Esprit des sons mélodieux, « Verse-lui des flots d’harmonie, « Pour plaire au cœur ainsi qu’aux yeux « Enivre-la de ton génie. — « Présent divin, bonté du cœur, « Qui fais pleurer sur la souffrance, « Rends-la belle aux yeux du malheur « Comme une aurore d’espérance. » Ainsi chacun d’eux, tour-à-tour, Épuisant pour vous ses largesses, De bonté, de grace et d’amour, Vous a prodigué les richesses. Et souvent, aux yeux incertains, La beauté profane ou divine Dont tous vos charmes sont empreints Rend douteuse votre origine. Quand, au sein d’un monde attrayant, Vous passez brillante et parée, On dit tout bas, en vous voyant : « C’est un lutin, c’est une fée. » Mais, plus heureux, si l’on connaît Votre ame aux vertus sans mélange, La fée, aussitôt, disparaît, Et le lutin devient un ange.