LA GIROFLÉE DES TOITS

Léocadie Hersent-Penquer

Vois-tu cette fleur solitaire, Cette fleur qui vient sur les toits ? Dont la naissance est un mystère! J'aimais cette fleur autrefois : J'aimais, dans mes jours de tristesse, Cette fleur, triste comme moi : Dont 1 avenir est sans promesse; Qui de l'oubli subit la loi. Je la voyais sans préférence, Sans culture, naître et fleurir, Et, comme un rayon d'espérance, Se colorer et puis mourir. Elle ressemblait à ma vie Isolée et cachée au jour, Qui, de tous les biens qu'on envie, Ne connaissait rien que l'amour! Souvent pensive et sérieuse, J'interrogeais la pauvre fleur Sur sa beauté mystérieuse, Sur ses instincts, sur son malheur : « Qui donc féconda ta semence « Et te jeta sur ce vieux mur? « A quoi te sert ton existence, « Disais-je, et ton parfum si pur ? « A quoi te sert d'être jolie, « Puisque nul ne doit te cueillir? — - « Dieu m'aime, si l'homme m'oublie, « Et le soleil vient m'embellir, « Répondait la pauvre isolée, « Calme et fière dans son maintien : « Demande aux fleurs de la vallée « Si leur sort vaut mieux que le mien ! « La fleur des prés tombe et s'effeuille « Sous le travail du moissonneur, « Ou l'indifférent qui la cueille « La trouve fade et sans odeur. « La fleur des jardins qu'on cultive «Avec tant de soins et d'amour, « Perdra sa couleur primitive « Sous la culture et le grand jour; « Elle ornera dans une fête, « Un beau sein d'orgueil enivré; « Puis se flétrira, la pauvrette, «Sur le sein qu'elle aura paré. « Mais moi, mon humble toit me garde; « Je le couronne, il me chérit. « Le poète seul me regarde ; « Dieu me protège et me sourit. « Je suis libre dans mon domaine; « Je suis humble, mon cœur est pur, « Et si mon pied porte une chaîne, « Mon front plane au sein de l'azur. « Fille des airs, ajoutait-elle, « Que pourrais-je vouloir de mieux, «Si seulement j'avais une aile « Pour monter un jour vers les cieux ? »