Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils de Roi

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Quatre chercheurs de nouveaux mondes, Presque nus échapez à la fureur des ondes, Un Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roy, Réduits au sort de Bellizaire, Demandoient aux passans de quoy Pouvoir soulager leur misere. De raconter quel sort les avoit assemblez, Quoy que sous divers points tous quatre ils fussent nez, C’est un récit de longue haleine. Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine. Là le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s’étendit sur le malheur des grands. Le Pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée De leur avanture passée, Chacun fist de son mieux, et s’appliquast au soin De pourvoir au commun besoin. La plainte, ajoûta-t’il, guerit-elle son homme ? Travaillons ; c’est dequoy nous mener jusqu’à Rome. Un Pâtre ainsi parler ! ainsi parler ; croit-on Que le Ciel n’ait donné qu’aux testes couronnées De l’esprit et de la raison, Et que de tout Berger comme de tout mouton, Les connoissances soient bornées ? L’avis de celuy-cy fut d’abord trouvé bon Par les trois échoûez aux bords de l’Amerique. L’un (c’estoit le Marchand) sçavoit l’Arithmetique ; À tant par mois, dit-il, j’en donneray leçon. J’enseigneray la politique, Reprit le Fils de Roy. Le Noble poursuivit : Moy je sçais le blason ; j’en veux tenir école : Comme si devers l’Inde, on eust eu dans l’esprit La sotte vanité de ce jargon frivole. Le Pâtre dit : Amis, vous parlez bien ; mais quoy, Le mois a trente jours, jusqu’à cette écheance Jeusnerons-nous par vostre foy ? Vous me donnez une esperance Belle, mais éloignée ; et cependant j’ay faim. Qui pourvoira de nous au dîner de demain ? Ou plûtost sur quelle assurance Fondez-vous, dites-moy, le soûper d’aujourd’huy ? Avant tout autre c’est celuy Dont il s’agit : votre science Est courte là-dessus ; ma main y supplêra. À ces mots le Pâtre s’en va Dans un bois : il y fit des fagots dont la vente, Pendant cette journée et pendant la suivante, Empescha qu’un long jeusne à la fin ne fist tant Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent. Je conclus de cette avanture, Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours ; Et grace aux dons de la nature, La main est le plus seur et le plus prompt secours.